Bien dans son corps, bien dans sa tête, bien chez soi !

Le viol ordinaire


Publié le 29 août 2016 par Nya

À l’heure où j’écris cette chronique, début juin 2016, une affaire fait la une de tous les médias de mon côté de l’Atlantique : l’affaire Brock Turner.

Je te resitue le contexte : une jeune femme (qui souhaite rester anonyme) participe à une soirée. Elle boit trop, oublie la moitié de la soirée, jusqu’à se réveiller dans un lit d’hôpital. Elle a été trouvée la robe relevée jusqu’au cou derrière une benne à ordures, sur un campus. Deux étudiants qui passaient par là ont surpris un homme, lui aussi ivre, en train de bouger sur son corps nu alors qu’elle était inconsciente. Il s’enfuit, est rattrapé, maîtrisé, arrêté.

La messe est dite ? Un flagrant délit, l’agresseur arrêté sur les lieux du crime, il n’y a même pas de présomption d’innocence à ce stade.

Brock Turner et le viol ordinaire

Crédits photo (creative commons) : Steve Browne & John Verkleir

Et pourtant.

Et pourtant, c’est un jeune sportif brillant, membre de l’équipe de natation de l’université de Stanford. Il vient d’une famille probablement aisée. Aux États-Unis, les cas de ce type peuvent se régler en payant, sans aller au procès. Il décide néanmoins de ne pas payer et d’engager un avocat, et tout part en sucette lors du procès, alors qu’il est sous le coup de trois chefs d’accusation pour viol et agression sexuelle.

Et pourtant, son père se fend d’une lettre au juge, où il excuse son fiston qui « avait trop bu », son fiston qui a perdu l’appétit, son fiston dont la vie est gâchée par ce procès.

Et pourtant, le juge estime que compte tenu du « potentiel » de ce violeur, mieux vaudrait ne pas mettre en danger son avenir brillant. Le violeur est condamné à six mois de prison, et avant même qu’il n’ait commencé sa peine, on estime qu’il en sortira au bout de trois. Il est également condamné à être inscrit sur le registre des délinquants sexuels à vie.

Et pendant ce temps, la victime ? Elle devient quoi, la victime ?

On lui reproche d’avoir trop bu.

On lui reproche d’avoir été peu vigilante, de s’être mise en danger.

On se demande si ce ne serait pas un peu de sa faute, tout ça.

Après sa condamnation, Brock Turner n’exprimera pas le moindre regret envers le fait d’avoir violé cette personne. En revanche, il fait pénitence d’avoir trop bu lui aussi, et propose d’animer des séminaires sur les dangers de l’alcool sur les campus.

La culture du viol, c’est quoi ?

C’est faire de la victime d’un viol la responsable de ce qu’il lui est arrivé parce qu’elle avait trop bu, tout en excusant les agissements du violeur avéré à cause de sa consommation d’alcool.

C’est faire en sorte que la victime d’un viol se sente coupable. Parce que sa tenue n’était pas adaptée à la situation. Parce qu’elle a osé flirter avec la mauvaise personne. Parce qu’elle a eu des antécédents de coups d’un soir peut-être, faisant d’elle une traînée dans l’imaginaire collectif, là où un homme multipliant les coups d’un soir sera un tombeur.

La culture du viol, c’est prononcer un jugement en fonction du passé de la victime et de l’avenir du violeur.

La culture du viol, c’est décrire un viol comme « vingt minutes d’action » (selon le père du violeur) et non comme « un traumatisme qui laissera des séquelles physiques et psychiques à vie chez la victime ».

La culture du viol, c’est décider que Brock Turner est un « sportif de haut niveau qui a fait un écart » au lieu d’un « criminel qui sait bien nager ».

La culture du viol, c’est dire d’une victime qu’elle « s’est fait violer » au lieu de « elle a été violée », la blâmant jusque dans le sexisme sémantique.

La culture du viol, c’est revenir à la morale ancestrale du Petit Chaperon Rouge, qui conseille aux petits chaperons de ne pas se mettre dans des situations dangereuses, au lieu de condamner le loup pour ses actions.

La culture du viol, c’est en somme tous les mécanismes que nous avons malheureusement tous et toutes intégrés pour dédouaner les agressions sexuelles et faire des victimes les responsables.

Pourquoi je te parle de ça aujourd’hui ?

Parce que ce procès marque un tournant dans la perception du viol dans l’imaginaire populaire, un véritable cap dans la prise de conscience que nous vivons bel et bien dans une culture du viol.

Combien d’entre nous, en rentrant hébétées d’avoir eu une main aux fesses dans les transports en commun, se sont entendu dire que c’était normal, vu comme elles étaient habillées ? Ou que ce n’était pas bien grave ?

Combien, avant même de sortir, ont été prévenues qu’il ne « fallait pas qu’elles s’étonnent s’il leur arrivait des bricoles » ?

Combien, après une pratique sexuelle forcée, se sont dit : « Je n’aurais pas dû l’allumer » ?

Combien, face à une attention déplacée, s’entendent dire que « c’est pour flirter », « c’est du libertinage », « c’est parce qu’il t’aime bien ».

Tout cela, c’est la culture du viol.

Avec ce procès, toutes les mentalités ne changeront pas. Le père de Brock Turner considère toujours son fils comme un brave garçon qui a fait une erreur, pas comme un violeur. Mais Brock Turner aura au moins fait quelque chose d’utile. Il aura donné un visage au violeur ordinaire.

Tout comme le sexisme ordinaire qui frappe sous des atours anodins, au détour d’une « blague », d’une publicité ou d’une pique qui fait de nous des harpies si on ose relever – contrairement au « bon » sexisme, celui qui vaut la peine d’être mentionné, comme les inégalités salariales ou les discriminations à l’embauche – le viol « ordinaire » n’est pas pris au sérieux.

Le violeur, dans l’inconscient collectif, c’est forcément un mec frustré, avec un sweat à capuche sale, qui attaque les coureuses dans les parcs la nuit, le détraqué sexuel qui finira à l’asile. Il est armé d’un couteau, la victime n’a pas pu se défendre, et c’est une chance si elle a échappé au meurtre. Même si, quand même, son short de sport était un peu court.

Mais dans la vraie vie, le violeur, ce n’est presque jamais ce stéréotype. Le violeur, ça peut autant être le conjoint, que le beau-père, que « l’ami » qui profite d’un moment de fragilité, le « chic type » qui n’a pas revu sa copie concernant le consentement. Le violeur, n’en déplaise aux médias, n’est pas un portrait-robot pratique pour dédouaner tous ceux qui estiment qu’un rapport sexuel leur est dû parce qu’ils ont payé un mojito, tous ceux qui pensent que le corps des femmes est en accès libre et qui ne savent pas que la drague se fait à deux.

Brock Turner est devenu un symbole du « viol ordinaire », et j’espère que grâce à lui, nous serons toujours plus nombreuses à oser porter plainte contre ces violeurs ordinaires qui n’en sont pas moins monstrueux que le détraqué encagoulé.

Je t’invite à lire la lettre puissante que la victime a lu à l’issue du verdict.

Sources : Paye Ta Shnek et Feminist Unite.

Et toi, tu connaissais le concept de culture du viol ? On t’a déjà fait comprendre que c’était de ta faute si tu avais été agressée, quelle que soit la gravité de l’agression ? On t’écoute.

Toi aussi, tu veux témoigner ? C’est par ici !

Commentaires

23   Commentaires Laisser un commentaire ?

Gwen

Témoignage bouleversant de la victime, je suis en colère et triste à la fois.
Ce genre d’individu ne devrait même pas exister ou être enfermé à vie.
C’est juste écoeurant de voir qu’avec de l’argent on peut s’en sortir comme dans l’affaire « Oscar Pistorius » ou « Strauss-Kahn »..

le 29/08/2016 à 07h51 | Répondre

Marthe

Cette histoire est désolante. La décision du juge est incompréhensible. Et le père a un problème dans son système de valeur. Je comprends qu’un parent protège et soutienne son enfant quelque soit ses fautes. Mais il n’avait pas besoin de faire une telle sortie dans la presse. Et ca explique pourquoi le fils n’a pas présenté ses excuses pour le viol. Des lacunes d’éducation visibles.
La seule chose qui me console un peu est que l’inscription sur le registre des délinquants sexuels lui pourrira vraiment la vie aux USA. Ce n’est pas assez proportionnellement, mais c’est un début.

Juste une petite chose, malgré le flagrant délit, il y a présomption d’innocence jusqu’à la condamnation. Et il faut que ca reste comme ca.

le 29/08/2016 à 08h20 | Répondre

Madame Fleur (voir son site)

Il me semble avoir vu un téléfilm sur la une il y a quelques temps racontant une histoire similaires. Et en effet c’était la victime qui se retrouvait accusée ! C’est affligeant, et je te remercie de nous avoir informé sur ce sujet au combien d’actualité.

le 29/08/2016 à 08h46 | Répondre

Flora

Je passait quelques semaines aux US début juin et la première fois que j’ai vu cette affaire à la télé, je n’en croyais pas mes oreilles ! J’avais beaucoup de mal à comprendre comment on pouvait trouver à débattre dans un cas pareil 🙁 Et je me disais qu’ils étaient fous ces américains, sauf que les français deviennent pas mal fous aussi ces temps ci.
Ce n’est pas tout à fait pareil que le viol mais quand tout le monde (le premier ministre inclus) trouve que quand une femme se fait agresser parce qu’elle porte une certaine tenue c’est elle qui trouble l’ordre public, je me dis qu’on a du chemin à faire…

le 29/08/2016 à 08h54 | Répondre

Madame D

Une amie a l’ecole a été violé par un de nos amis. Un garcon de la bande avec qui je suis même partie en vacance. Malgré le fait qu’il est tout avoué a la police, la juge a dit « en même temps si vous invitez un garçon chez vous a quoi vous vous attendiez ? » Ce garcon a eu 15 jours de surcis et pas de casier judiciaire. Il a continué l’ecole normalement et mon amie est partie car elle ne supportait plus de le voir … Il y a des fois ou la justice est quand même sacrément deguelasse …

le 29/08/2016 à 10h36 | Répondre

Nathalie

Je me souviens pendant l’affaire « DSK ». Rapidement à la machine à café, les « blagues » sont parties sur le fait que la femme violée avait dû faire ça pour l’argent, ou alors que « vue sa tête, elle devrait plutôt être contente que ça lui soit arrivée » (!).

Je les ai interrompu, je leur ai dit que c’était complètement déplacé comme remarque et j’ai quitté la pièce sans même vouloir écouter leurs justificatifs.

Quelques uns sont venus s’excuser dans mon bureau après, j’espère qu’au moins pour ces quelques uns ils réfléchiront un peu plus avant d’apporter des jugements pareils.

le 29/08/2016 à 10h54 | Répondre

Juliette

Merci pour ce témoignage, plus on en parlera et plus, peut être, nous parviendrons à faire intégrer à notre société que le fait de violer quelqu’un n’est pas « un écart », mais bel et bien un crime.
La jurisprudence de notre pays non plus est loin d’être exemplaire, il n’y a qu’à lire la rubrique « justice » de notre quotidien régional, c’est révoltant! Quand on voit les petits bandits qui ont trafiqué 3 barrettes de shit prendre 3 ans ferme et des violeurs récidivistes s’en sortir avec 6 mois avec sursit, çà me rend hystérique! Et pourtant je n’ai jamais été victime jusqu’ici! Je n’imagine pas comment les vraies victimes parviennent à se reconstruire avec aussi peu de soutient de la part de nos magistrats!

le 29/08/2016 à 11h07 | Répondre

Valicka

Merci Nya de nous faire part de cette affaire dont je n’avais pas du tout entendue parler et que je vais m’empresser de relayer.
J’ajoute que la culture du viol c’est aussi la conviction profonde, présente chez de nombreuses personnes, qu’au fond « les filles aiment ça ». On la retrouve dans plein de supports et dans l’imaginaire collectif, et c’est édifiant. Je me rappelle d’un énorme truc autour du dernier Lara Croft, par exemple (http://www.crepegeorgette.com/2012/08/14/culture-viol-lara-croft/)… Bref.

le 29/08/2016 à 11h15 | Répondre

Madame D

Je decouvre ce blog ! J’aime beaucoup, je vais y passer du temps ! Merci pour le lien !

le 29/08/2016 à 11h44 | Répondre

Ars Maëlle

Une blogueuse a beaucoup écrit, de manière très sérieuse et documentée, sur la culture du viol et les mythes sur le viol :
https://antisexisme.net/2013/01/09/cultures-du-viol-1/
https://antisexisme.net/2011/12/04/mythes-sur-les-viols-partie-1-quels-sont-ces-mythes-qui-y-adhere/
C’est parfois aride car très référencé, mais très intéressant et malheureusement il semblerait que cela ait été plagié par Crêpe Georgette… Pour rendre à César… je vous conseille l’original.
Pour le reste, à nous tous (femmes ET hommes) de refuser chaque petite compromission à la culture du viol, à commencer par toutes ces petites phrases qu’il faut bannir comme le dit Nya.

le 29/08/2016 à 13h27 | Répondre

virginie

……. que dire de plus ?

le 29/08/2016 à 11h59 | Répondre

Madame vélo

Argh mais ça me répugne tout ça !! Merci pour cet article. Je n’arrive pas à comprendre qu’au XXIème siècle le viol soit encore considéré comme « pas grave », « de la faute de la fille » et avec si peu de condamnations. Pour moi, la seule condamnation acceptable serait de leur couper toute possibilité de recommencer (si vous voyez ce que j’veux dire !) c’est sans doute très extrême comme solution, j’en conviens, mais cette culture du viol est tellement inacceptable….

le 29/08/2016 à 12h02 | Répondre

MlleMora

Merci Nya pour cet article. C’est désolant de lire des choses comme ça, encore maintenant dans nos sociétés dites civilisées…

le 29/08/2016 à 12h08 | Répondre

Aline

Merci beaucoup Nya pour cet article.
La lettre de la victime est bouleversante. A faire connaitre….

le 29/08/2016 à 13h29 | Répondre

Madame yoga

J’avais vaguement entendu cette histoire mais je n’avais pas pris le temps de chercher à en savoir plus. Merci Nya pour cet article bouleversant et me mettant plus qu’en colère… J’ai commencé à lire la lettre de la victime mais c’était vraiment trop dur, je me suis donc arrêtée aux questions-réponses avec le coupable. C’est vraiment horrible, je n’ai pas de mot pour qualifier une telle situation…

le 29/08/2016 à 15h39 | Répondre

AurelE

ON en parle pas mais le viol entre mari et femme est tres existant et pour avoir connu la situation, on nous a sorti « oui bah Mr ramène de quoi vivre faut bien compenser  » …. vous imaginez le reste.

Rien que le traitement et la réception de la victime dans les locaux de la police est inadmissible.

JE ne connaissais pas cette histoire merci de l’avoir partagée avec nous.

le 29/08/2016 à 18h08 | Répondre

Mlle Folie douce

Je m’étais déjà renseigné sur cette horrible affaire suite à un commentaire (peut-être déjà de ta part Nya?) sur un article de ce site et ça m’avait vraiment mis la nausée. C’est abominable et épouvantable qu’on en soit encore là aujourd’hui… La lettre de la victime m’avait émue, on sent que c’est quelqu’un de fort et de bien. Je lui souhaite de tout coeur de réussir à guérir. Par contre je ne suis pas (du tout) d’accord avec le commentaire de Mme Vélo : la loi du plus fort et la culture de la violence ce n’est pas acceptable non plus. De plus c’est inutile, pour lutter contre les viols il « suffirait » que la justice soit juste et condamne les coupables sans tenir compte de leur couleur de peau/classe sociale/finance…

le 29/08/2016 à 18h42 | Répondre

Madame vélo

Ne t’y méprends pas, je sais très bien que ça ne serait pas une bonne solution. C’est juste le genre de réaction « viscérale » qui me vient quand je pense à toutes les victimes de viol…

le 30/08/2016 à 14h24 | Répondre

Mlle Folie douce

Merci de m’avoir répondu. Je comprends la réaction viscérale c’est vrai que c’est tellement écœurant !

le 03/09/2016 à 14h47 | Répondre

Nilith lutine

Merci pour ce résumé éloquent.

le 29/08/2016 à 18h44 | Répondre

Lumi

Merci pour cet article et pour le lien vers la lettre de la victime. C’est révoltant…

le 29/08/2016 à 20h00 | Répondre

Miss Chat

Merci, Nya… J’avais commencé à suivre cette affaire aux US après avoir lu la lettre des parents de Turner, qui m’a scandalisée jusqu’au plus profond de moi. Comment peut-on avoir si peu de considérations pour une victime d’un crime et autant d’excuses foireuses pour justifier le comportement de son fils ? Et ce juge, mon dieu, qui a accepté ces raisons ! Je me souviens qu’exactement au même moment, Cory Batey, un Américain noir de peau, a été condamné à 15 ans de prison pour exactement le même crime. Donc, en plus d’être d’être sexiste, toute cette affaire est raciste !

le 30/08/2016 à 10h16 | Répondre

SI TU SOUHAITES RÉAGIR C'EST PAR ICI !

As-tu lu notre Charte des commentaires avant de publier le tien ?