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Le consentement, Vanessa Springora : ma critique

Nous sommes au milieu des années 80. V. a 13 ans quand elle rencontre G, écrivain charismatique adulé par le paysage littéraire français. Le monde de l’édition se bouscule à ses pieds, lui qui ne fait pourtant pas mystère de son goût pour les très jeunes filles et garçons – mais qu’importent les goûts du monsieur, pourvu qu’il y’ait de l’art. 

Alors quand le célèbre G poursuit V. de ses assiduités, la couve de mots d’amour et d’attentions, celle-ci est jeune, bien trop jeune pour comprendre le piège qui se referme sur elle.

Crédit photo : Editions Grasset

Depuis que ce livre nous a été envoyé début décembre dans le cadre du Grand Prix des Lectrices de ELLE (dont j’ai l’immense chance et honneur d’être membre du jury cette année), l’identité de G a enfin été révélée, et le livre a depuis fait grand bruit – à raison.

J’avoue que, lorsque j’ai tenu ce livre entre mes mains après réception du colis, bien avant que le scandale n’éclate, je me suis retrouvée à me dire, l’espace d’un instant : « Est-ce que j’ai vraiment envie de lire ça ? Un livre sur la perversité d’un criminel sexuel ? Est-ce que Flavie Flament n’a pas déjà tout dit, dans La Consolation? »

Il ne m’a fallu que quelques pages pour comprendre mon erreur : Le consentement n’est pas un livre à polémique, destiné à alimenter la foire aux commérages parisiens, mais un récit percutant, nécessaire, sur le mécanisme d’emprise mis en place par un homme de 50 ans pour séduire une adolescente de 13 ans, bien trop jeune pour comprendre que ce qu’elle vit n’est pas une histoire d’amour, mais un rituel de prédateur bien rôdé.

Parce que V plonge dans cette histoire, avide de grand amour. Son père? Parti dans la nature. Sa mère? Subjuguée par l’aura de l’écrivain, elle ne proteste que mollement à cette histoire plus que dérangeante qui s’installe sous ses yeux. Que la brigade des mineurs s’intéresse de trop près à G ne fait que pimenter encore plus leur relation: voilà qui rend leur histoire plus romanesque, plus précieuse encore. G et V contre le reste du monde…

Jusqu’à ce que, petit à petit, G se lasse. Jusqu’à ce que, petit à petit, V. ne commence à se poser des questions. Qui sont ces très jeunes filles qui viennent pleurer devant la porte de G à toute heure du jour et de la nuit ? Pourquoi G. lui ment-il, quand il affirme partir en voyage et qu’elle le croise dans la rue quelques jours plus tard, avec une autre très jeune fille au bras ? Pourquoi, surtout, V. n’a-t-elle pas le droit d’approcher de certains livres de G ?

Au fur et à mesure que l’emprise de G se relâche, V. comprend. Qu’elle n’est pas la seule. Que les livres qui lui sont interdits relatent l’amour de l’auteur pour le tourisme sexuel en Asie.

Crédit photo (creative commons) : Joao Silas

Le consentement est un livre absolument nécessaire, salutaire même.

Pour Vanessa Springora donc, qui, par une plume dépouillée, incroyablement maîtrisée, réussit à poser un regard implacable de lucidité sur une histoire qui lui a trop longtemps échappé. Et de dire la honte, la colère, mais aussi le harcèlement qu’elle continue encore aujourd’hui de subir. Parce que voilà : le fameux G. n’a jamais tout à fait accepté de laisser sa proie tranquille, et, 30 ans plus tard, la voilà à subir de constantes piqûres de rappel publiques. Mais comment se battre, avec quelles armes riposter, quand votre bourreau continue d’être adulé sur la place publique sans jamais se cacher de ce qu’il fait ? Rappelons que Gabriel Matzneff a reçu le prix Renaudot essai en 2013 – une époque pas si lointaine que cela, donc.

Mais Le Consentement est aussi et surtout un livre nécessaire pour nous tous, lecteurs de l’ombre, qui bénéficions grâce à ce précieux récit d’un témoignage concret pour raconter l’emprise absolue, physique, psychologique, émotionnelle et littéraire mise en œuvre par un prédateur pour ferrer sa proie. Nous qui voyons passer à longueur de journée des reportages à la TV sur les processus d’emprise en œuvre dans les violences conjugales, sans toutefois jamais comprendre tout à fait ce que cette emprise recouvre réellement. Pourquoi n’est-elle pas partie ? Pourquoi n’a-t-elle donc pas porté plainte ? Tout simplement parce que le bourreau a tout fait pour que cela n’arrive pas. 

Ce témoignage pose enfin la question cruciale du consentement, réel, délibéré : Vanessa Springora réussit à souligner à quel point le consentement ne peut être réel et total quand la victime n’a ni l’âge, ni la maturité émotionnelle, de comprendre le piège qui se referme sur elle. A quel point la honte, l’ambiguïté, peuvent venir ronger la victime, des années plus tard. Après tout, la toute jeune V. de 14 ans n’était-elle pas pleinement consentante ? Mais qu’est-ce que le consentement, quand on a 13 ou 14 ans ? Alors que le projet de loi sur l’instauration d’un âge de consentement sexuel a été abandonné, il serait peut-être temps que le législateur prenne ses responsabilités et accepte de répondre à cette question, une bonne fois pour toutes. 

Enfin, le Consentement pose la question – hautement dérangeante – de notre responsabilité collective. A l’heure où certains artistes continuent de bénéficier d’une impunité quasi-totale malgré leurs crimes, à l’heure où les salles de cinéma et les librairies se remplissent d’un public prêt à tout pardonner pourvu qu’on le distraie, il est également temps de mettre l’ensemble des acteurs concernés – médias, mais aussi public avide – face à leurs contradictions et aux conséquences qui découlent de notre capacité à fermer les yeux au nom de l’art.

A propos de l’auteur

Je m'appelle Julie, executive woman le jour, blogueuse/ instagrammeuse la nuit. Passionnée de littérature et de séries TV, je suis aussi et surtout maman d'une petite fille absolument adorable (#zéroobjectivité), mais aussi de deux bébés qui n'auront pas pu vivre. Tu peux me suivre sur mon blog perso (La Marmotteuse) et mon compte instagram spécialement dédié au deuil périnatal : à nos étoiles

5 Commentaires

  • Cricri2j
    1 février 2020 at 14 h 26 min

    J ai beaucoup lu sur le sujet dans la presse et ton billet me donne envie d aller plus loin et de lire son livre, merci.

    Ps: hâte de connaître les prix du jury de Elle. Ce sera quand?

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  • MlleMora
    1 février 2020 at 16 h 59 min

    Très intéressant, ton article, et ça fait du bien de voir qu’il existe des personnes qui remettent les choses dans le contexte, comme toi !
    Je trouve également très dérangeant cette manière de fermer les yeux au nom de l’art, comme tu le dis très bien. Si ces personnes n’étaient pas artistes, mais simples employés, ouvriers ou autre que sais-je, je ne suis pas certaine que public et médias auraient le même regard sur eux et leur pardonneraient facilement ces actes (d’ailleurs ils ne le font pas pour ceux tous ceux condamnés et emprisonnés…) Mais c’est un autre débat…

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  • Virg
    1 février 2020 at 18 h 08 min

    Étant maman d’une petite fille convaincue que l’on apprend beaucoup par les livres et que l’éducation parentale à ses limites sur ce type de sujet très complexe, je te laisse imaginer que je vais m’empresser de l’ajouter à ma bibliothèque des « il faut absolument que je la préserve de ça et qu’elle sache l’identifier » 😉

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  • Die Franzoesin
    3 février 2020 at 12 h 54 min

    Je vais le lire c est sur, merci de nous l avoir conseillé !

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  • Asle
    3 février 2020 at 17 h 23 min

    J’ai beaucoup aimé ton analyse de ce livre que j’ai également beaucoup aimé, notamment parce qu’il apporte une vision éclairante de l’emprise qu’un adulte a nécessairement sur un enfant ou un adolescent.
    Par contre, je ne suis pas d’accord avec toi sur le fait qu’il n’y ait pas de protection des mineurs en France à ce sujet.
    En effet, toute atteinte sexuelle (même « consentie ») par un majeur sur un mineur de moins de 15 ans est puni par la loi (art. 227-25 du Code pénal).
    Cela revient à considérer qu’avant 15 ans, il n’y a pas de consentement possible.
    Après, est-ce que l’âge fixé devrait être revu, c’est une autre histoire…

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