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Du harcèlement au viol : comment tout a commencé


Publié le 28 février 2019 par Ivy Billy-Rose

Douze ans. C’est le temps qu’il m’a fallu pour parcourir le chemin intérieur qui m’amène à rédiger ces lignes aujourd’hui. Pour accepter d’enlever une à une les couches de honte, de dévalorisation et de culpabilité accumulées.

Parce que je suis persuadée que témoigner peut être utile à d’autres personnes comme moi, je vais te raconter une histoire qui ne finit pas forcément bien. Pendant longtemps, il n’y a eu qu’une seule version de cette histoire : « j’ai fait des choix horribles qui font de moi une personne détestable, et je vais devoir vivre avec ça jusqu’à la fin de mes jours ». Mais la maturité, le recul, la psychothérapie, le mouvement #metoo… m’ont permis de voir le revers de la médaille que j’avais façonnée dans mon esprit.

Du harcèlement au viol : comment tout a commencé

Crédits photo (creative commons) : Anemone123

Comment ça a commencé

J’étais employée dans une entreprise dite « familiale » à l’étranger, à la campagne. J’avais quelques responsabilités, j’étais bien intégrée, je parlais couramment la langue, je partageais un appartement avec quatre personnes de mon âge. J’étais largement plus jeune que mes collègues, tout le monde était en couple, et j’avais rencontré quasiment toutes les épouses de mes collègues (c’était un milieu majoritairement masculin).

Tout ça a commencé d’une façon banale, par un échange sur la messagerie interne à notre entreprise (pour plus de facilité, je l’ai appelé George. Cherche pas, j’ai pris le premier prénom que j’ai trouvé dans mon agenda) :

Du harcèlement au viol : comment tout a commencé

Image crée grâce au site Fake Text Messages

C’était amusant de plaisanter de la sorte avec un collègue. Il avait vingt ans de plus que moi et me faisait rire. Et un peu lever les yeux au ciel aussi.

Sauf que ça ne s’est pas arrêté là. Dans les jours qui ont suivi, j’ai reçu des dizaines de messages. Morceaux choisis :

« J’ai l’impression que tu te te sens seule, tu veux qu’on parle? »

« Je t’ai repérée dès le premier jour, j’avais envie de te parler mais je ne veux pas être envahissant. »

« Ma compagne n’aimerait pas qu’on bavarde de la sorte. Moi j’aime parler avec toi. Je pense à toi souvent. »

« Je t’ai vue tout à l’heure à la pause mais je n’ai pas eu le temps de te parler. J’arrête pas de penser à comme cette robe te va bien. »

« Tu étais super gênée ce midi quand je t’ai dit que la couleur de ton pull t’allait à la perfection. C’était trop mignon de te voir rougir. »

« Tu fais quoi ? Je pensais à toi. »

« Tu fais quoi ? J’ai envie de te parler. »

Et puis d’un coup, c’est devenu ingérable. Ce n’étaient plus dix, vingt mails que je recevais, mais cinquante, cent, cent cinquante, quatre cents (oui, j’ai compté)… Chaque fois courts, chaque fois contenant une question ou une remarque à peine déplacée, et puis petit à petit… de plus en plus osés.

Ce collègue s’est mis à prendre ses pauses en même temps que moi, à réclamer une place assise à côté de moi dans notre cantine d’entreprise, à traîner après le travail pour faire un morceau de la route avec moi, à réclamer une accolade quand il partait, à me demander s’il pouvait venir dans mon appartement, puis à s’inviter à rentrer.

Comment j’ai réagi

Au début, j’avais pris le parti de rire de ses « pas de côté », de ne pas m’en offusquer. Partiellement parce que je ne le prenais pas au sérieux, notre différence d’âge me poussant à penser que c’était un jeu. Je répondais toujours de façon laconique, ou alors en bottant en touche. Parfois, j’ignorais totalement son message et je ne manquais pas d’en recevoir un dans la demi-heure qui suivait, toujours plus ou moins tourné de cette façon :

Désolée. Trop, trop tôt ? Je t’ai choquée ? Tu ne me parles plus ? Tu peux me répondre ?

Du harcèlement au viol : comment tout a commencé

Crédits photo (creative commons) : antonynjor

Dans les premiers temps, on ne va pas se mentir, j’ai trouvé ça flatteur. J’étais une jeune femme seule dans un pays étranger, une gamine qui souffrait de troubles alimentaires, de stress post-traumatique, de flashbacks très violents, d’anxiété chronique et de dépression.

J’étais aussi une jeune femme qui avait été battue, violée, manipulée, insultée, menacée, et intimidée pendant quasiment toute sa vie et qui venait tout juste de sortir de ce calvaire. Je n’étais ni suivie, ni encadrée. Je venais de porter plainte contre celui qui avait fait de ma vie un enfer. J’étais loin de tout et de tout le monde, et surtout de mes rares soutiens. Alors me trouver un allié dans mon entreprise, quelqu’un qui avait ouvertement plaisir à me voir et à me parler ? Tu parles que ça m’a plu.

Mais en même temps… j’avais aussi grandi dans la crainte de la proximité physique, à fortiori sexuelle, dans la méfiance de l’autre et surtout des compliments. Et surtout, j’avais grandi dans un milieu qui ne m’avait jamais permis de faire mes propres choix. Une partie de moi n’aimait pas cette conversation de funambule toujours prêt à poser un pied à côté du fil, alors je biaisais, je refusais de répondre, j’ignorais, je développais mes techniques d’évitement et je restais passive. Ce que j’avais fait toute ma vie, en somme.

Et puis après…

La situation a dégénéré, mais je te le raconterai dans un prochain article.

Et toi, as-tu déjà vécu ou été témoin d’une telle situation ? As-tu remarqué l’escalade dans les messages que j’ai reçus ? Comment aurais-tu réagi ?

Commentaires

7   Commentaires Laisser un commentaire ?

Madeleine

Bonjour ivy Billy-rose, merci pour ton témoignage qui j espère permettra à certaines d éviter ces situations. Cela ne doit pas être évident à raconter.
À un moment de ma vie, j ai aussi été harcelée, même si la présentation était « amicale », le nombre de message était beaucoup trop important. Le conseil d un ami policier a été: d envoyer un dernier mail en disant que je ne souhaitais clairement plus aucun message non professionnel et ne plus répondre du tout après ça . Car pour la loi, si je lui répondais (même pour essayer de le résonner), c est que j étais d accord pour qu il me contacte. Bref, ça a marché. (j avais aussi fait une main courante, sans lui dire)

le 28/02/2019 à 20h38 | Répondre

Madeleine

*raisonner

le 01/03/2019 à 08h33 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci pour ton commentaire ! C’est effectivement pour ça que je témoigne : plus on en parlera, plus on sensibilisera hommes et femmes sur le.sujet, moins ça aura de risque de se produire.
Merci pour cette précision très utile ! Je ne le savais pas. Je ne sais pas quelle est la loi sur le sujet dans le pays où je vivais non plus, d’ailleurs…

le 02/03/2019 à 19h52 | Répondre

Virg

OMG rien que de lire le début, j’ai envie 1. de te mettre sous cloche pour te protéger 2. De passer mes nerfs sur ces sala…. mais rien de tout ça ne t’aurait aidée. Merci de faire le pas de temoigner. J’ai une fille de 2 ans et ce genre de scénario m’effraie beaucoup. Chaque fois que je lis un témoignage comme le tien, j’espère que ça ouvrira les yeux aux victimes potentielles pour décoder les signes suffisamment tôt.

le 01/03/2019 à 08h41 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Je rêve d’un monde où ce genre de chose n’existe pas, mais force est de constater que ça n’est pas pour demain. Alors on attendant, on ne peut qu’en parler et donner des armes aux générations suivantes pour 1) ne pas le faire et 2) savoir s’en protéger si ça arrive.
C’est pour ça que je témoigne ! Il m’aura fallu longtemps mais je suis persuadée que c’est aussi par les témoignages qu’on provoquera une prise de conscience collective qui permettra de travailler à une meilleure façon d’interagir.
Il y a encore 3 articles à paraître sur le sujet. J’espère qu’ils seront utiles.

le 02/03/2019 à 19h55 | Répondre

Nathalie

Témoignage lourd mais essentiel… Je me connais, j’aurais fait comme toi. Évitement passif.

Je n’ai jamais eu à subir ce genre de choses professionnellement (heureusement) mais dans une situation autre (un guide dans un pays étranger) j’ai fait exactement ça. On n’y est restés que quelques semaines, j’étais jeune (collège), ça n’a pas été plus loin. Mais c’est parce que j’ai pu me coller à mes parents pour ne jamais être laissée seule…

le 04/03/2019 à 08h55 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Ça a dû être un moment extrêmement stressant pour toi tout de même…
En ce qui me concerne, je suis persuadée que ce profil de personne « repère » (de façon consciente ou pas) sa « proie » et que ce n’est pas par hasard que son attention s’est portée sur moi… Le terrain était là et toutes les conditions réunies pour que ça dérape.

le 06/03/2019 à 19h32 | Répondre

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