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Du harcèlement au viol : le jour où tout a basculé


Publié le 6 mars 2019 par Ivy Billy-Rose

La dernière fois, je t’ai raconté comment une situation de harcèlement s’est mise en place au travail, et comment j’ai réagi dans un premier temps. Malheureusement, la situation n’en est pas restée là.

Les choses ont évolué

George m’envoyait des messages sans arrêt. Parfois relativement anodins : « Tu fais quoi ? Je pense à toi. », d’autres fois horriblement déplacés: « Je meurs d’envie de connaître la couleur de tes sous-vêtements. »

Du harcèlement au viol : le jour où tout a basculé

Crédits photo (creative commons) : geralt

Avec un message toutes les 3 minutes environ sur notre messagerie interne, je suis devenue une experte du multi-tâche. J’avais du mal à me concentrer. La flatterie a vite laissé place à une grande lassitude.

J’ai fini par ne plus savoir si ces messages me faisaient rire ou me mettaient mal à l’aise, si je les attendais avec fébrilité ou crainte, si je souhaitais le voir ou l’éviter. Cette communication permanente me gênait, mais je ne savais pas comment m’en dépêtrer. Nos collègues, remarquant l’attention qu’il me portait, s’en amusaient. Ils pensaient même que cela me plaisait, puisque je ne réagissais pas.

Je m’en étais ouverte à une copine qui m’avait conseillé de l’envoyer balader. Mais nous travaillions dans un tout petit environnement, j’étais la plus jeune et une des seules femmes, mon contrat se terminait de longs mois plus tard, et j’avais peur de créer un malaise. Et puis, je pense que je ne savais pas que c’était du harcèlement, que je pouvais lui dire d’arrêter. Jamais personne ne m’avait donné la possibilité de dire « non ». Alors ça a continué. Les contenus ont changé. Un jour, il m’a envoyé ça :

Tu sais, j’ai compris que tu gardes un secret énorme. Mais ça ne me dérange pas. Je ne te vois pas différemment maintenant que j’ai compris que tu avais été violée. Tu seras toujours la même personne pour moi.

Du harcèlement au viol : le jour où tout a basculé

Crédits photo (creative commons) : KristopherK

Si j’avais été solide et équilibrée, j’aurais peut-être vu tout ce que ce message avait de problématique, dans le contexte. Mais à l’époque, je me voyais fichue en l’air, sans valeur. Alors j’ai été rassurée. Contente de constater que quelqu’un me voyait pour qui j’étais (mais qui étais-je ?) plutôt qu’à travers mon vécu.

La suite, en revanche, m’a perturbée. Mais je manquais de billes pour lui répondre :

Même sexuellement ça ne serait pas un problème. Je pourrais effacer ces mauvais souvenirs et les remplacer par des bons.

À partir de ce moment-là, j’ai essayé de prendre mes distances. J’ai botté en touche, et décidé de ne plus répondre à tous ses messages.

Alors j’ai reçu ceci :

Tu as raison de prendre tes distances. Moi aussi je ressens ce qu’il se passe entre nous. Ça ne serait pas raisonnable de craquer. Mais j’ai besoin de te voir.

Note qu’à aucun moment je n’avais dit qu’un courant passait entre nous ! Cette attirance existait essentiellement dans sa tête.

Ça a continué. J’étais dans le brouillard, empêtrée dans la procédure contre mon violeur côté français, engluée dans ma dépression, aux prises avec une situation de harcèlement que je n’identifiais pas encore.

Le jour où tout a basculé

George avait pris l’habitude de me raccompagner chez moi. Et de faire des remarques en chemin :

Je vais voir ma mère ce soir, C. ne se rendra même pas compte que je rentre en retard. J’ai tout mon temps.

J’ai envoyé un message à C. pour lui dire que j’ai un souci au boulot. Tu m’offres un café ?

Il avait fait la connaissance de mes colocataires et insistait pour rentrer les saluer. Parfois, ceux-ci lui proposaient de boire un verre, d’autre fois, il mangeait avec nous et mentait à sa femme.

Du harcèlement au viol : le jour où tout a basculé

Crédits photo (creative commons) : Free-Photos

Et puis il y a eu le jour où il m’a suivie dans ma chambre, et mes sonnettes d’alarme intérieures n’ont pas retenti. Quand il m’a embrassée, je me suis mise à trembler. Mais ça non plus tu vois, je ne l’ai pas perçu comme une alerte. Je n’ai simplement pas su quoi dire ou faire. Alors il m’a enlacée et a recommencé. J’ai rougi, et je suis sortie de la chambre.

Le lendemain matin, quand j’ai allumé mon ordinateur, un mail m’attendait :

J’ai adoré goûter tes lèvres hier soir. Je n’en ai presque pas dormi de la nuit. Dis-moi que je vais pouvoir le faire encore et encore.

Je n’ai pas répondu. J’ai décidé de prendre mes distances, quitte à laisser un malaise s’installer.

Mais vois-tu, en m’embrassant, il m’avait administré un poison dont je n’allais pas réussir à me défaire. J’étais une horrible personne. Pourquoi je ne l’avais pas repoussé ? Qu’est-ce qui lui avait laissé croire qu’il pouvait le faire une seconde fois ? Devais-je le dire à mon petit ami resté en France ? N’allait-il pas croire que je l’avais trompé ? Et si je n’avais pas dit non, c’est que je l’avais trompé, non ? Je ne méritais donc pas son amour ? J’étais pourrie à ce point-là, que le premier venu pouvait me faire changer ainsi ?

Mon estime de moi, déjà au plus bas après des années de viols, est tombée encore plus bas. Je suis devenue, pour moi-même, une moins que rien. Je ne méritais pas de vivre.

Et je crois que c’est ce même poison qui a permis à la situation de dégénérer. Je t’expliquerai ça dans un prochain article.

Si tu as des remarques ou des questions, ou un vécu à partager… N’hésite pas à le faire dans les commentaires.

Commentaires

17   Commentaires Laisser un commentaire ?

Virg

….. <3 ….

le 06/03/2019 à 12h57 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Je sais que ça doit être difficile de trouver quoi répondre à un tel article, alors merci pour ton commentaire 🙂

le 06/03/2019 à 19h34 | Répondre

Folie douce

Je n’avais pas encore commenté tes articles précédents mais je les trouve très poignants. Ça doit te demander du courage pour les écrire. On voit bien l’emprise qui se met en place et le piège qui se referme… Je suis tellement désolée pour toi et j’espère que tu vas mieux aujourd’hui. Merci en tout cas de ce témoignage qui peut être utile à d’autres.

le 06/03/2019 à 14h32 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Dans un article à venir, je parle justement de ma situation actuelle. Mais, oui, ça va mieux. Je te remercie pour ton commentaire parce que je voulais vraiment retransmettre ce sentiment qu’une emprise se mettait en place bien malgré moi, et j’avais peur de ne pas avoir été assez claire là dessus.

le 10/03/2019 à 12h37 | Répondre

Cricri2j

Je suis de tout cœur avec toi et j espère que tu arrives à te reconstruire après tout le mal qu il a du te faire.

le 06/03/2019 à 20h28 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci ! J’y arrive mieux depuis que j’ai réussi à mettre des mots dessus, que j’en ai parlé autour de moi et que j’ai admis que j’avais subi, pas choisi. C’est pour ça que je témoigne : je suis certaine de ne pas être la seule et il est important de briser le tabou pour arriver à cette vérité : on ne choisit pas ce genre de situation.

le 10/03/2019 à 12h39 | Répondre

Die Franzoesin (voir son site)

Oui ce n’est pas facile de commenter de tels articles… Mais ils me font réfléchir profondément. Je me rends compte de la chance que j’ai eue, d’avoir reçu une éducation qui m’a appris très jeune à savoir dire non, ou plutôt à pouvoir dire non. Je découvre que toutes les jeunes filles n’ont pas cette chance malheureusement.

le 06/03/2019 à 21h45 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Je pense qu’il y a encore beaucoup de filles à qui on n’apprend pas à dire non. C’est pour ça que les prises de position féministes actuelles me parlent beaucoup.

le 10/03/2019 à 12h41 | Répondre

Nala

Les hommes comme Georges (profil typique du pervers narcissique) ont cet « avantage » sur certaines personnes qu’ils savent repérer leur fragilité et s’en servir à leur profit…
Tu n’es en aucun cas coupable de ce qui s’est produit et ton état d’esprit à ce moment-là fait que tu te sentais incapable de raisonner et de réagir dans le bon sens.

Après coup, on se dit : « mais comment, pourquoi n’ai-je pas perçu les signes annonciateurs ? » Ça semble tellement cousu de fil blanc… ça ressemble tellement à un mauvais film… Et pourtant…
OUI c’est possible de se laisser engluer dans une relation à ce point toxique, sans rien présager de sa conclusion. Pour autant la victime n’est en aucun cas la ou le coupable !

Ton témoignage est poignant et même si tu es heureuse aujourd’hui, on ressent à travers tes mots toute ta détresse de l’époque… Moi en tout cas, c’est ce qui me touche et me poussera certainement à lire la suite de ton récit même si cela doit faire resurgir en moi de mauvais souvenirs depuis longtemps enfouis. Enfouis certes… mais finalement jamais oubliés… On se relève d’une telle épreuve en se créant de nouveaux souvenirs, une nouvelle vie… mais on oublie jamais…

le 07/03/2019 à 03h42 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Je suis bien d’accord avec toi, l’oubli est impossible. Je pense que ça ne serait pas très sain de toute façon d’oublier. Comment apprendre et avancer dans la vie sj on oublie ?

le 10/03/2019 à 12h42 | Répondre

Nathalie

Puisse tes articles toucher des femmes qui vivent des situations analogues et y trouveront la force de réagir.

Merci encore pour ces partages difficiles.

le 07/03/2019 à 10h21 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci pour ton commentaire. Comme je le disais avant, c’est pour ça que je témoigne ! J’espère que ça aidera à une prise de conscience… Et pas seulement pour des femmes qui vivent ça, mais aussi éventuellement pour des témoins. Avec le recul, je suis étonnée et choquée par la réaction de nos collègues qui s’amusaient de ses remarques, nouvelles habitudes et regards en coin et supposaient que ça me plaisait, puisque je ne disais rien. Ça témoigne d’une ignorance très répandue mais aussi un peu coupable sur le sujet.

le 10/03/2019 à 12h45 | Répondre

Liliwed

J’imagine que tu as pu comprendre cette absence de réaction depuis, et comprendre ce qui était une forme de sidération. Qui est difficile à accepter car elle oriente vers la culpabilité-envers soi et envers l’autre. Alors que la culpabilité devrait être de l’autre côté, le consentement ça n’est pas ça…

le 07/03/2019 à 12h32 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Oui, depuis, j’ai réussi à analyser les événements et mes réactions et à comprendre. Mais il m’a fallu du temps. D’autant plus que je sortais d’une situation non moins sordide. J’étais une cible facile, déjà pétrie de culpabilité vis à vis des premiers crimes dont j’ai été victime…

le 10/03/2019 à 12h47 | Répondre

Doupiou

Un grand merci pour ton témoignage très courageux

le 07/03/2019 à 16h24 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci pour ton commentaire !

le 10/03/2019 à 12h47 | Répondre

Sandra

Bonjour,
Ce volet et le précédent ont raisonné très fort en moi.
J’ai déménagé loin des miens il y a quelques années, et j’ai sympathisé avec un collègue.
Il m’ecrivait le même genre de messages au mot près, au point que de lire tes messages ont été un énorme coup de massue. Il commençait à me les envoyer tôt le matin, s’arretait lorsqu’il rentrait pour que sa copine ne s’en rende pas compte. Et moi j’ai plongé.
Heureuse au départ d’avoir un « ami » dans ce nouvel endroit. Je n’ai pas su me méfier. Mais je m’en veux parce que j’ai plongé de mon plein gré… Pendant 2 ans je n’ai pas réussi à m’en sortir, pensant l’aimer. J’ai failli foutre mon mariage en l’air pour une personne qui me manipulait. Et puis j’ai ouvert les yeux après certaines de ses paroles. Mon mari ne le sait pas, mais il m’a récupéré in extremis à ce moment-là grâce à sa présence et à son amour qui ont été infaillible malgré l’enfer que je lui faisait vivre. Je voulais juste en finir avec la vie et avec cette horrible personne que j’étais devenue.
Je n’ai rien à apporter, j’ai eu besoin de me confier derrière ce commentaire.
Courage pour cette reconstruction qui est longue.

le 13/03/2019 à 19h27 | Répondre

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