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Du harcèlement au viol : et aujourd’hui ?


Publié le 21 mars 2019 par Ivy Billy-Rose

Voilà. Tu sais tout. Je t’ai raconté comment de simples plaisanteries avec un collègue ont dégénéré et pris un tournant que je n’ai pas vu venir, je t’ai parlé de mon incapacité à réagir, et du tour dramatique qu’ont pris les choses.

Je t’ai aussi raconté le déclic que j’ai eu, et comment j’ai pu me défaire de tout ça.

Du harcèlement au viol : et aujourd'hui ?

Crédits photo (creative commons) : klimkin

Et le reste de ta vie ?

Pendant longtemps, j’ai pensé que j’étais une horrible personne qui avait trompé son amour, que tout était de ma faute et que j’étais impardonnable. J’ai cru pendant des années qu’il n’y avait aucune rédemption pour moi, que j’étais pourrie jusqu’au plus profond de mon être et que je ne méritais pas de vivre. Ce secret m’a bouffée.

À ce jour, mes copines croient encore que j’ai vécu une folle aventure avec un homme plus âgé.

Je ne te parlerai pas des conséquences que cela a eu dans mon couple. Cette histoire appartient également à ce chéri avec qui je vis encore, les détails sont trop spécifiques pour garantir son anonymat, alors je ne communiquerai pas sur le sujet.

La maturité m’a appris que je n’étais qu’une enfant perdue mise au contact d’un loup. Le temps m’a appris que j’ai été la victime d’un deuxième homme  juste après m’être libérée du premier

Quand je lui ai envoyé un dernier mail pour lui dire que je ne souhaitais plus qu’il me contacte il m’a répondu avec beaucoup de violence. Il a répandu de telles rumeurs sur moi que j’ai perdu contact avec quasiment toutes les personnes que j’ai connues à ce moment-là.

Pour tout te dire, je suis toujours aux prises avec le sentiment de culpabilité. Ce qui m’amène à une question que je me pose souvent :

T’es pas en train de réécrire l’histoire là ?

Je n’ai qu’une peur : que ma prise de conscience ne soit qu’une façon pour moi de « couvrir » des erreurs passées, de redorer mon blason, de donner une meilleure image de moi.

Au lieu d’être la personne méprisable qui a fait des choix impardonnables, je serais la victime qui n’a rien fait de mal. Je serais… innocente ? Il serait coupable.

Du harcèlement au viol : et aujourd'hui ?

Crédits photos (creative commons) : geralt

J’ai beaucoup réfléchi à la question : pour avoir envie de réécrire l’histoire, il faudrait avoir quelque chose à sauver. Or, que ça soit dans ma vie personnelle, dans mon couple, dans ma vie sociale, ou dans mon fonctionnement psychologique, il n’y a rien à sauver, je n’ai pas de blason à redorer. Je vais bien. J’ai fait des thérapies, une analyse, des tas d’efforts, et je ne suis plus la personne que j’étais. La brume qui entourait mes jours à l’époque m’a quittée depuis longtemps, je suis capable de réflexion objective sur les événements qui ont ponctué ma vie.

Je suis donc capable de voir les choses comme elles sont : il n’est PAS normal d’envoyer des dizaines, des centaines de mails à une collègue, et encore moins si le contenu de ces messages est discutable. Il n’est pas acceptable de repousser les limites, et de s’imposer de la sorte.

Et je ne te parle même pas de ce que j’ai très récemment commencé à appeler les viols.

Mais… pourquoi t’as pas dit non ? Pourquoi tu n’as pas arrêté de répondre à ses messages dès le début?

Il y a plusieurs réponses à ça. Certaines réponses viennent de la personne que je suis, d’autres sont plus institutionnelles.

D’abord, je ne vais pas revenir là-dessus en détail parce que je te l’ai largement expliqué dans mes précédents articles, j’étais une jeune femme vulnérable seule dans un pays étranger. Une cible potentielle. Et le processus a été insidieux, propre à m’embrouiller.

De plus, si je connaissais le phénomène de « sidération » qui fait qu’une personne n’est pas en mesure de réagir quand on l’agresse, parce qu’elle est bloquée, tant le choc est grand, je ne l’avais pas identifié dans ce contexte, trop occupée que j’étais à me blâmer.

Du harcèlement au viol : et aujourd'hui ?

Crédits photo (creative commons) : geralt

Enfin, et peut-être que ce dernier point aurait besoin de faire l’objet d’un article à lui seul, mais je n’en suis pas capable pour l’instant, je ne t’apprends rien si je te dis que la position d’une jeune femme dans une entreprise est fragile. Si j’étais relativement bien intégrée, j’avais néanmoins l’impression de ne pas avoir droit à l’erreur, de ne pas pouvoir me permettre un seul pas de côté. Il est difficile d’être prise au sérieux quand tu est une jeune femme de la vingtaine dans une mini-entreprise quasiment exclusivement masculine, et la moindre remarque de ta part peut mal passer. A fortiori quand la langue parlée dans l’entreprise n’est pas ta langue maternelle.

En d’autres termes, je ne me sentais pas en capacité, sur mon lieu de travail, de dire non à cet homme, de m’en éloigner, ou d’en parler à qui que ce soit. Ce qui indique qu’il y a encore du travail, côté communication en entreprise, pour s’assurer que tous évoluent dans un endroit dans lequel ils sont en sécurité et, le cas échéant, aient quelqu’un à qui parler.

Une question cependant demeure pour moi : est-ce que je cachais si bien mes sentiments que personne autour de moi n’a vu ce qui se jouait ?

Je ne peux pas m’empêcher de terminer en me disant que cette situation a dégénéré en partie parce que je n’ai pas su quoi dire, quoi faire, comment réagir au bon moment. Et ces articles sont de loin les plus difficiles que j’ai été amenée à écrire de ma vie. Ce qui prouve une chose : la culpabilisation des victimes a encore de beaux jours devant elle, et j’ai encore un peu de travail sur moi-même avant d’être totalement réconciliée avec mon passé.

Toutes remarques ou questions sont les bienvenues en commentaires. Je ferai de mon mieux pour y répondre.

Commentaires

17   Commentaires Laisser un commentaire ?

Nathalie

Franchement, merci pour ces 4 articles qui ont effectivement dû être éprouvants à écrire et publier.

Je pense que l’on peut ajouter, d’un point de vue sociétal et culturel, que l’on apprend aux filles à « ne pas facher », à être dans la demie mesure pour préserver tout le monde, à se modérer pour être aimée. Ça s’ajoute à tout ce que tu décris…

le 21/03/2019 à 10h18 | Répondre

Ivy Billy-Rose

C’est vrai que je ne l’ai pas évoqué, mais tu as tout à fait raison, ça a dû jouer un rôle dans ma réaction initiale.

le 25/03/2019 à 10h12 | Répondre

Emma M

Merci pour cette série d’articles précieux, qui n’ont pas dû être faciles à écrire… J’ai hésité jusque là à commenter (mauvais souvenirs, même si pas aussi graves, qui remontent) mais ça me paraît maintenant important : NON tu n’as pas inventé/réécrit ce qui s’est passé, NON, tu n’es pas coupable de n’avoir pas pu éviter/mettre un terme à tout ça, non non non et NON ! Je ne le dis pas pour t’engueuler, loin de là, c’est juste qu’à part se le répéter jusqu’à ce que ça rentre (et ce n’est pas la faute des victimes si ça ne rentre pas vite) je n’ai pas trouvé à ce jour d’autre méthode pour essayer d’arrêter de culpabiliser… je le répète pour moi et pour toutes les autres personnes à qui ça pourrait service, et quand je n’arrive plus à le répéter, mes proches prennent le relais. Souvent je me sens comme dans Hunger Games, quand ils se demandent à chaque fois « réel ou pas réel ? » parce que tout ça m’a fait perdre confiance (ça revient petit à petit) en ma perception de la réalité.
Encore une fois, merci d’avoir eu le courage de témoigner de tout ça, et je te souhaite le meilleur pour le reste de ta vie 🙂

le 21/03/2019 à 10h33 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci à toi pour ce commentaire qui rappelle beaucoup de choses essentielles.

le 25/03/2019 à 11h00 | Répondre

Virg

Saurais-tu m’expliquer en version courte pour les nuls ce qu’est exactement l’état de sidération que tu mentionnes ?

Je m’interroge sur un point : certes, univers essentiellement masculin mais du coup quelques féminins. Dedans, on ne voit rien. De l’extérieur, je pense que le malaise devait se sentir. Et aucune femme n’a réagi ?

le 21/03/2019 à 10h45 | Répondre

Virg

Que ceux en situation d’être agressé, quelle que soit la forme de l’agression, tout en étant capable de prendre du recul style « que m’arrive-t-il ? Comment dois-je réagir ? » Lèvent la main. Tu verras, ils ne sont pas nombreux. Face à l’agression, on passe en mode survie, on réagit, on ne raisonne pas. C’est inscrit dans nos gênes et c’est ce qui nous permet de faire face au danger. Je t’invite à lire un ouvrage sérieux sur le fonctionnement du cerveau face au danger, tu constateras que tu n’avais tout simplement pas la capacité biologique de te défendre.

le 21/03/2019 à 10h51 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Je te copie la définition trouvée sur le site « cvp- contre la violence psychologique », elle est plutôt claire et dit les choses bien mieux que moi.

« La sidération est un état de stupeur émotive dans lequel le sujet, figé, inerte, donne l’impression d’une perte de connaissance ou réalise un aspect catatonique par son importante rigidité, voire pseudoparkinsonien du fait des tremblements associés.

La sidération est un phénomène psychologique qui a toujours existé. Elle agit comme un arrêt du temps qui fige la personne dans une blessure psychologique traumatique, au point que les émotions semblent pratiquement absentes. La culpabilité est irrationnelle et une « sidération » qui enferment dans le silence et l’incapacité de dire l’épouvante.

La sidération est un blocage total qui protège de la souffrance en s’en distanciant. »

Après, oui, je suis d’accord avec toi. Mais bizarrement ça n’a pas empêché la culpabilité. Sûrement parce que ma lecture des événements était erronée à l’époque.

le 25/03/2019 à 11h05 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Pour ce qui est du manque de réaction des femmes, j’étais significativement plus jeune qu’elles (je pense que ça a joué dans leur réaction) et quand il a semblé évident qu’il se passait quelque chose, elles ont unanimement commencé à me traiter comme une rivale à abattre, une menace pour leur couple, une fille sans cervelle ni morale… Ce qui a accentué ma solitude au sein de cette entreprise.

le 25/03/2019 à 11h08 | Répondre

Elise

Cet homme est clairement en tort, il a vu ta faiblesse et ton malaise et a choisi de les ignorer. Ce que je trouve le plus dommage dans ton histoire, c’est que les choses auraient pu se passer différement si tu avais eu une personne à qui te confier dès le début, à qui dire « il va trop loin, j’en ai marre ». Je ne te jette pas du tout la pierre, bien au contraire, mais c’est peut-être le conseil qu’on peut donner aux autres: parlez-en, confiez-vous, à plusieurs personnes si nécessaire, jusqu’a ce que vous vous sentiez comprise et aidée.

le 21/03/2019 à 11h19 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Oui et d’une façon générale, faire passer le message que la solitude n’a pas sa place au sein d’une entreprise et qu’il n’est pas normal qu’une personne soit mise à l’écart et n’ait personne à qui parler. Les choses auraient sûrement été différentes si j’avais évolué dans un endroit qui me permettrait de parler.

le 25/03/2019 à 11h10 | Répondre

Elisabeth

Je trouve que tu as eu beaucoup de courage pour témoigner, je te souhaite une vie pleine de bonheur désormais !

le 21/03/2019 à 12h10 | Répondre

Gaelle

C’est vraiment très courageux e ta part d’avoir écrit et publié ces articles. C’est vraiment très complexe et très dur comme situation. Je pense sincèrement que tu n’as strictement rien à te reprocher, ce genre de personnes ont un radar et parfois l’état dans lequel on est et la sidération empêchent de se défendre et même de réaliser que quelqu’un t’attaque. Analyser les situations, suivre une thérapie permet d’avancer car lorsque on pense pouvoir juste oublier cela revient trop souvent hanter la personne qui voudrait juste continuer sa vie. Je te souhaite vraiment non pas d’oublier car je ne pense pas cela possible mais de te reconstruire et d’avancer plus sereinement dans ta vie. Tu es sur ce chemin à mon humble avis même si je ne te connais pas personnellement. Bon courage! Affectueusement

le 21/03/2019 à 13h51 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci pour ton commentaire. Quand je pense au nombre d’années que j’ai « gâchées » à me sentir coupable, j’ai de la peine… Les choses auraient été tellement différentes « si… ». Mais avec des si on pourrait refaire le monde et ma difficulté actuelle consiste à accepter que ce timing était le mien et qu’il était nécessaire et utile.

le 25/03/2019 à 11h13 | Répondre

jeanne

bonjour, merci pour ces articles qui ont dû être extrêmement dur à écrire. Il existe un autre paramètre que l’on retrouve chez les personnes battues qui peut en partie expliquer l’absence de réactions. Le cerveau pour se protéger déconnecte le vécu en envoyant des hormones mettant la victime en état de rêve. Ainsi son inconscient lui dit que ce n’était pas grave que ce n’était qu’ un rêve. (réaction que l’on retrouve aussi dans des cas de guerre etc) et le pire de cette état est que la victime retourne souvent vers ce type d’agression parce que dès que cela cesse le cerveau ce reconnecte au vécu qui est tellement tragique qu’il lui est nécessaire de retrouver un bourreaux qui le remettra en état de transe/rêve pout ne pas faire face à la réalité. Bref je suis heureuse de lire que maintenant ça va.

le 21/03/2019 à 17h24 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Tiens, je ne connaissais pas cet état. Merci, je vais faire des recherches.

le 25/03/2019 à 11h14 | Répondre

Etoile

Je n’ai pas vécu exactement la même chose que toi, mais certains aspects de ton récits me ramène très précisément à une page de mon histoire. Comme toi, dans le cadre professionnel, un homme plus âge (40ans de plus dans mon cas) a profité de mon isolement relatif, de mon éloignement géographique par rapport à mes proches, de ma volonté de bien m’intégrer dans un nouveau travail. Des messages, des petites phrases juste à peine ambiguës au début et puis de plus en plus pour frôler le déplacé. Moi qui me dit que ça ne peut qu’être du second degré, mais qui ressent quand même un malaise. Il insistait pour me raccompagner chez moi, mais j’ai toujours réussi à ne pas le faire rentrer, même la fois où il a profité d’un coup de cafard pour me proposer de passer me voir. Les gens avec qui j’en parlais trouvait ça drôle, tellement décalé que personne ne prenait les choses au sérieux alors ça me rassurait. Quand il a eu la remarque de trop qui m’a fait lui dire qu’il allait trop loin et que mon ami se posait des questions, il a changé du tout au tout. Il m’a menacé et a commencé à me créer des ennuis avec ma hiérarchie. Ma chance: mon conjoint qui m’a poussée à tout expliquer depuis le début par écrit à mes supérieurs et à aller poser une main courante ensuite quand il a essayé de poursuivre son harcèlement par d’autres moyens détournés. Mon autre chance: mes supérieurs qui m’ont presque tous soutenue. Et là les langues se sont déliées. On savait que quelque chose n’allait pas, que le mec était bizarre, mais on ne disait rien. Ça n’a pas empêché quelques uns de penser et même de me faire sentir que je l’avais cherché. Tout ça pour dire que c’est tellement complexe comme situation qu’en fait il ne peut pas y avoir de réponse simple à toutes les questions qu’on se posent après et que, je pense, on se posera toujours.

le 23/03/2019 à 14h38 | Répondre

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