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J’ai porté plainte pour viol : le procès aux Assises


Publié le 18 mai 2017 par Ivy Billy-Rose

Introduction: pour faciliter les choses, j’ai placé le début du déroulé des événements au 1er janvier, afin de t’aider à te situer dans le temps, et m’assurer un maximum d’anonymat.

Dans mon article précédent, je t’ai raconté ce qu’il s’était passé quand j’avais porté plainte pour viol. Cette fois-ci, je reviens pour te raconter la suite, le procès aux Assises de celui qui m’a violée.

Les semaines d’avant

Le 1er janvier, je reçois une convocation via un huissier. Je vais la chercher dans les jours qui suivent. Je suis reçue dans un cabinet où les dossiers jonchent le sol, s’empilent sur les bureaux que je distingue à peine. Je suis d’ailleurs reçue très froidement: c’est clairement la routine pour eux. J’espère que ça sera la seule fois de ma vie que j’aurai à être confrontée à cette situation, et je suis abattue par le manque de considération des personnes qui m’ont tendu ce papier.

Une semaine avant le procès, je reçois un nouveau courrier m’informant d’un changement dans les modalités: c’est très pratique quand tu as 500 kilomètres à faire et un travail. Heureusement, on ne m’a pas posé trop de questions au travail et j’ai pu prendre un peu plus de congés que prévu.

Le jour J arrive assez vite

Le 23 janvier, c’est un proche qui nous conduit à la Cour d’Assises. L’ambiance est lourde dans la voiture, personne ne sait réellement à quoi s’attendre, et si j’ai fait quelques recherches sur Internet pour savoir ce qui m’attendait, je dois avouer qu’en réalité je n’en sais pas beaucoup plus. J’ai bien rencontré mon avocate le 22 janvier, mais je n’ai pas osé poser trop de questions sur le déroulé du procès. J’avais l’impression que j’aurais dû savoir ce genre de choses, depuis le temps, alors je n’ai pas posé de questions. Nous avons parlé longuement de mon cheminement, de mon état psychologique, de ce qu’elle allait plaider, de la question d’un huis clos, ou pas, nous convenons ensemble de cette seconde option.

Crédits photos (creative commons): elianemey

Nous arrivons sur place avec beaucoup d’avance et c’est une bonne chose parce que les parkings alentours sont pleins. Il fait froid, il y a du monde à l’entrée du tribunal, je me demande qui est qui. Est-ce que ce sont des employés? Les jurés? Des visiteurs? Des étudiants? Je croise le regard d’un homme pas beaucoup plus vieux que moi, la trentaine peut-être, il est blanc comme un linge et semble mal à l’aise. Quand nous rentrons, je comprends vite que ces personnes sont très certainement les jurés. Très vite, on nous demande de nous diriger vers une salle où je retrouve mon avocate, qui me dit d’aller m’installer à côté d’elle. Toutes les personnes convoquées sont sur un banc à ma gauche

On fait sortir les témoins, et on tire au sort les jurés. Ou dans l’autre sens, je ne me souviens plus.

En tout cas, c’est long. Je regarde l’horloge à ma gauche, plus d’une heure que je suis assise sur un banc inconfortable, à gauche de la salle, et ils sont encore en train de tirer au sort les jurés. Certains sont récusés par la défense, ça m’intrigue, je ne sais pas pourquoi.

Ensuite, on fait l’appel des témoins. Ou alors c’était avant, comme je l’ai dit, je ne m’en souviens plus. Certains ne sont pas là. La plupart sont présents.

Enfin les choses sérieuses commencent.

Les témoins commencent à défiler. Il y a ceux qui sont stressés, effondrés, qui ont peur qu’on leur reproche de ne rien avoir fait pour moi. D’autres sont en colère. Je leur demande à chaque fois de sortir de la salle quand ils ont fini. La honte m’envahit encore et je ne veux pas qu’ils entendent le détail de ce qu’Il m’a fait.

Ensuite, les experts passent. Ils parlent d’abord de moi, puis de celui que j’accuse. L’évaluation psychologique (pour moi) et psychologique et psychiatrique (pour lui) sont très, très complètes et me mettent très mal à l’aise. J’ai l’impression que quelqu’un est en train de déballer mon monde intérieur au monde entier. J’ai le sentiment que tout ce que j’ai jamais vécu, senti, pensé, ressenti, expérimenté, inconsciemment intégré est présenté à la Cour, décortiqué, analysé, pris en note, commenté et répété. L’expert psychiatrique qui fait le bilan de sa rencontre avec mon agresseur note qu’il n’a aucune empathie envers moi, et je crois que ce constat achève de m’achever.

Après les experts vient le tour de mon agresseur, qui confirme mes déclarations. Voilà un soulagement. Il pinaille sur des détails, mais rien de réellement déterminant. Et puis il y a un basculement: finalement, il n’est plus d’accord, s’enfonce, se contredit, fait des phrases qui n’ont ni queue ni tête. Il se fait réprimander plus d’une fois.


Crédits photos (creative commons): OpenRoadPR

D’autres témoins défilent, principalement pour défendre le violeur, ou clamer leur neutralité. Il y a ceux qui pensent que je l’accuse injustement, d’autres qui se disent que j’ai exagéré les faits, ceux qui pensent qu’il mérite une deuxième chance, et les autres, la grande majorité, qui clame ne rien savoir, n’avoir rien vu, n’avoir rien entendu.

Enfin, c’est mon tour. J’ai eu l’impression d’avoir attendu pendant une éternité. Le président de la Cour m’a fait passer en dernier pour éviter d’avoir à me faire tout répéter devant tout le monde. Je pense que c’est un geste délicat auquel je ne suis pas sensible sur le coup, puisque l’angoisse m’oblige à me détacher de tout, pour ne pas craquer.

Quand mon tour est passé, les avocats plaident. D’abord la mienne, puis le sien.

Enfin, le jury se retire pour délibérer. On me dit de revenir dans la soirée, mais je ne quitte pas la salle. J’envoie des messages. J’ai peur. Au bout de deux heures, toute la Cour revient. Il est reconnu coupable et condamné à une peine de prison ferme. Je pleure tellement que je n’entends pas la suite, mais je crois comprendre que je vais recevoir une certaine somme de dommages et intérêts.

Seize mois après, j’ai reçu cette somme d’argent. Je l’ai utilisée pour faire une thérapie, régler les dettes que j’avais accumulées à force d’emplois précaires dus à mon incapacité à tenir le coup sur le long terme, et emménager avec mon compagnon.

Mon bilan personnel

Le procès de l’agresseur est souvent vu comme le Graal de la victime, l’élément sans lequel il est difficile de se construire, ou se reconstruire, après un viol. Je dois t’avouer que je n’ai pas vécu les choses comme ça.

J’étais mal préparée à ce procès, en grande partie par ma propre faute: je ne m’étais pas correctement renseignée et je n’avais pas osé poser les questions nécessaires. J’ai eu le sentiment d’être décortiquée, malmenée, exposée, et je n’étais pas prête à ce grand déballage. J’ai vite compris que je n’étais pas au coeur des choses, et que ce n’était pas une justice pour moi qui allait être rendue, mais vis à vis de la société. Parce que si mon agresseur avait fauté, c’était envers la société et c’était en son nom à elle, et pas en mon nom, que la Cour d’Assises était réunie ce jour-là. Je n’ai pas trouvé ma place dans ce « garage de la morale publique », et j’en ai énormément souffert. Si même à cet endroit là personne n’allait me reconnaître, voir ma douleur pour ce qu’elle était, qui allait le faire?

J’ai vécu un énorme contrecoup après le procès, contrecoup qui m’a menée à faire des choix pas forcément très raisonnables et que je regrette maintenant. Heureusement, l’argent que j’ai perçu m’a permis de payer un psychologue pour avoir un réel suivi, me construire, remettre ma vie en ordre et vivre pleinement.

Commentaires

13   Commentaires Laisser un commentaire ?

Cassandre

Merci pour ce courageux témoignage, et je t’envoie tout mon soutien dans la suite de ta reconstruction et ton cheminement vers le bonheur.

le 18/05/2017 à 07h20 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci pour ton commentaire ! Tout ça est loin derrière moi maintenant et je profite de la vie 🙂

le 22/05/2017 à 17h07 | Répondre

Miss Themis

Ton article est très intéressant pour moi parce qu’il me permet de voir les choses sous un autre angle : moi, j’ai l’habitude d’avoir la place sur l’estrade, en tant que juge assesseur du Président de la cour…
Sur la récusation des jurés : la défense a un droit discrétionnaire de récusation càd qu’elle n’a pas à se justifier. Certains avocats ne le font jamais par principe, d’autres le font en se basant sur des idées reçues : une femme sera plus sévère qu’un homme dans une affaire de viol (en réalité c’est souvent l’inverse parce qu’une femme a tendance à s’identifier à la victime en se disant « mais moi je ne me serai pas laissé faire, je n’aurais pas pris le risque de me balader seule, etc…), une personne âgée plus sévère qu’un jeune, un CSP+ moins enclin à emprisonner qu’un ouvrier… ce sont souvent des idées reçues et çà ne marche pas toujours comme çà… Parfois aussi il y a récusation juste à la tête du client, quand le juré tiré au sort a l’air confus, apeuré, pas net, négligé…. mais là encore çà ne veut pas dire que ce ne sera pas un bon juré…
Sur le fait que tu ai été entendue en dernier : c’est le cas la plupart du temps. C’est le Président qui décide l’ordre de passage. En réalité ce n’est pas tant par égard pour la victime. C’est d’une part, parce qu’il vaut mieux, avant de l’entendre, que les jurés aient reçu le maximum d’informations possibles sur la personnalité des protagonistes, sur le contexte, sur les témoins… et puis aussi, c’est tout simplement pour marquer plus l’esprit des jurés. C’est horrible à dire mais si les jurés entendent la victime (souvent l’un des moments les plus durs du procès) plusieurs heures voire plusieurs jours avant les plaidoiries, ils auront nécéssairement oublié un peu de cette émotion au moment du délibéré, alors que s’ils l’entendent juste avant les plaidoiries ce sera encore très frais dans leur mémoire… L’effet sur leur décision sera différent.
Enfin, çà m’a marqué quand tu écris « Je n’ai pas trouvé ma place dans ce « garage de la morale publique », et j’en ai énormément souffert. Si même à cet endroit là personne n’allait me reconnaître, voir ma douleur pour ce qu’elle était, qui allait le faire? » : comme tu le dis toi même, le procès, c’est le criminel, lorsqu’il est reconnu coupable, qui rend des comptes à la société toute entière, et la justice est rendue au nom du peuple par des jurés populaires, et non au nom de la victime. Qu’est-ce qu’il aurait fallu pour que tu ais le sentiment d’avoir été reconnue en tant que victime, et que ta douleur soit entendue ? Je ne te pose pas la question sur un ton polémique attention, mais c’est juste pour savoir ce que tu aurais souhaité…
Il y a un énorme malentendu sur cette question, entre le monde judiciaire et les associations de victimes. Cà me fait penser au débat sur la prescription : le délai pour les infractions sexuelles est très étendu, un procès est théoriquement possible plus de trente ans après les faits. On « vend » l’allongement de la prescription aux victimes comme une reconnaissance de leur douleur, une prise en compte par la justice de l’existence d’un « silence traumatique » qui les conduit à taire les faits pendant des années. On leur fait croire que bien sûr, grâce à l’allongement des délais, la justice va condamner l’accusé. Mais c’est oublier qu’avec le temps, les éléments matériels disparaissent, les témoins oublient… et la plupart du temps, faute de preuve, il y a relaxe ou acquittement, parce qu’on ne condamne pas un accusé quand on a parole contre parole… je ne suis pas sûre que ce soit rendre service aux victimes que de leur donner satisfaction sur l’allongement des délais de prescription. On leur fait croire à un mirage…

le 18/05/2017 à 09h22 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci pour toutes ces explications ! Avec le recul, je me rends compte que ce qui aurait pu contribuer à ce que je trouve ma place, ou, au moins, à ce que je ne vive pas les choses aussi mal, c’est justement de la part des associations que je l’attendais: j’aurais aimé qu’on ne me « vende » pas le procès de mon père comme la révélation qui allait changer ma vie, la reconnaissance d’un statut de victime qui ne voulait pas dire grand chose pour qui que ce soit, le premier jour du reste de ma vie comme l’a dit l’avocat de mon agresseur… Je pense que j’avais besoin qu’on me dise la vérité: que ce n’était pas pour MOI que ce procès avait lieu, que j’étais une témoin comme les autres, et qu’il fallait que je cherche réparation ailleurs, et particulièrement en moi-même. J’aurais aimé être plus soutenue par l’extérieur et, avec les années et tes commentaires ici et sur mon autre article, par mon avocate.

Je ne sais pas si je suis très claire, mais je reste dans les parages pour expliciter si besoin 🙂

le 22/05/2017 à 17h13 | Répondre

Madame Fleur (voir son site)

Merci pour ce témoignage. J’espère que depuis tu as pu te reconstruire et trouver une certaine paix et du réconfort.
Bon courage à toi.

le 18/05/2017 à 11h42 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci pour ton commentaire ! Comme je le disais plus haut, les années ont passé et je vais bien, maintenant.

le 22/05/2017 à 17h15 | Répondre

Plume

Merci pour ce très courageux témoignage.

C’est très intéressant pour moi de le lire, car je suis avocate.
Je n’ai pas une grande expérience des Assises (un seul procès, également dans une affaire de viol) mais je suis en grande partie d’accord avec le commentaire de Miss Thémis, notamment sur la question de l’allongement de la prescription.

Pour les récusations, c’est effectivement un peu à la tête du client (ou de son profil Facebook… On va par exemple récuser quelqu’un qui suit une page « pour la peine de mort pour les pédophiles »). Chaque avocat a ses propres théories (certains vont systématiquement écarter une profession). Contrairement à ce que dit Miss Thémis, j’ai beaucoup entendu l’idée reçue selon laquelle il fallait mieux écarter les hommes dans les affaires de viol car ils auraient tendance à être plus sévères, pour se « désolidariser » de l’accusé. Au final, on cherche à se rassurer en influant le hasard, mais on ne sait jamais ce que ça va donner.

Pour ce qui est de ton sentiment à la suite de ce procès, je suis vraiment désolée que ton avocate ne t’ait pas mieux préparé à ce « grand déballage ». C’était pourtant son rôle et c’est quelque chose qui, j’imagine, doit être vraiment difficile à subir en tant que partie civile.

J’espère que tu as pu te reconstruire et je te souhaite beaucoup de courage pour la suite.

le 18/05/2017 à 12h28 | Répondre

Miss Themis

Tiens, une juriste 🙂
Je n’avais jamais fait le rapprochement entre la récusation des jurés et une petite vérif sur Facebook. Maintenant que tu le dis çà paraît évident effectivement, mais je ne l’avais jamais même imaginé…

le 18/05/2017 à 14h36 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci pour ton témoignage ! En fait, ce qui a été particulièrement difficile pour moi dans la relation avec l’avocate, c’est que j’ai été mise en relation avec elle directement via une association de victimes… qui me l’avait chaudement recommandée, donc pour moi, si ça se passait comme ça, c’était normal, il n’y avait pas de raison de remettre les choses en question ou d’en demander plus, c’était elle qui connaissait son domaine, pour moi c’était à elle de donner le pas. Et du coup ça me fait de la peine de lire que c’était son rôle de me préparer à tout ça parce que je prends la mesure de ce qu’elle n’a pas fait, et je trouve ça triste, pour moi et pour toutes les autres personnes qu’elle a connues dans sa carrière…

Je me doutais un peu que le profil facebook allait entrer en considération :). Cela dit à « mon époque » facebook en était à ses balbutiements donc je me demande dans quelle mesure ça a joué.

le 22/05/2017 à 17h20 | Répondre

Claire (voir son site)

Je te remercie vraiment pour ton témoignage car je trouve que c’est vraiment important d’en parler pour savoir un peu comment cela se passe.

le 18/05/2017 à 14h16 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci, Claire, pour ton commentaire ! C’est pour ça que j’en parle : j’ai longuement hésité, mais je pense qu’il est important de savoir comment ça se passe, et j’aurais aimé trouver ce genre de témoignage quand j’étais dans cette situation…

le 22/05/2017 à 17h22 | Répondre

Kitsuné

Merci pour ce témoignage très fort … j’espère que tu te sens mieux aujourd’hui et je te souhaite tout le meilleur pour la suite.

le 21/05/2017 à 00h05 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Merci, Kitsuné ! Effectivement maintenant je vais beaucoup mieux 🙂

le 22/05/2017 à 17h23 | Répondre

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