Bien dans son corps, bien dans sa tête, bien chez soi !

Je suis en deuil


Publié le 17 novembre 2015 par Claire Gezillig

J’écris ce texte le samedi 14 novembre 2015, des Pays-Bas où j’habite. À chaud, donc. J’écris parce que ça a toujours été ma façon de gérer mes émotions.

Hier, je n’allais pas très bien. Le 13 novembre était déjà pour moi une journée grise.

Mercredi dernier, la grand-mère de mon amoureux est décédée. J’ai reçu l’information par téléphone, mais il semble que mon cerveau a refusé de la traiter. Au milieu de tas d’autres tâches à effectuer, planifier, gérer, je me suis dit : « Il faut que je sois là pour mon mari, il faut que je sois forte. »

Et c’est hier matin que j’ai craqué. Je devais préparer mille choses, avancer pour pouvoir assister aux obsèques lundi et passer du temps avec ma famille (ma famille par le mariage, donc). Enserrée par tout ça, mes considérations parfois triviales, parfois importantes, j’ai tout à coup réalisé la mort d’une personne que j’aimais beaucoup. Douce, souriante, bienveillante et aimante. La nouvelle m’a heurtée de plein fouet, à retardement.

J’ai passé la journée sur le fil de l’émotion, au bord des larmes, incapable de vraiment me concentrer. Parce que c’était trop… Novembre et ses jours trop courts, et la pluie qui s’est abattue sur moi pendant que je courais derrière le tram, et le train loupé, et mes craintes de ne pas pouvoir gérer, de ne pas être à la hauteur pour pléthore de responsabilités que j’avais l’impression de devoir assumer. La complexité de la vie qui me submergeait…

J’ai réalisé que si je ne voulais pas sombrer dans l’abattement, il fallait que je prenne soin de moi, que j’accepte d’être triste, que je me pose et me repose, que je souffle et que je réfléchisse.

J’ai annulé mon cours du soir, et j’ai posté un message sur Facebook pour dire que je prenais de la distance pour un temps avec la vie numérique, que j’avais besoin de me retrouver et que je m’excusais de mon silence pour les jours à venir. Et puis, je suis allée me coucher tôt.

Au réveil, ce matin (samedi, donc), ça allait mieux. J’étais dans un processus de traitement, de prise en charge de moi-même.

Et puis, j’ai décidé de faire un petit tour sur Instagram pendant mon petit-déjeuner. Parce que les comptes que je suis savent me montrer de jolies images qui font du bien.

Voilà dans quelles conditions j’apprends qu’on vient de frapper mon pays. Par des images de la tour Eiffel…

Incrédule, tremblante, j’essaie de reconstituer ce qu’il s’est passé grâce aux journaux, et je réveille mon mari. Je suis profondément choquée. La nouvelle anesthésie mes sentiments et mes pensées.

Je mets quelque temps avant de ressentir la tristesse et la peur. Peur de ce que ça veut dire, de ce que demain nous réserve.

Bougie

Crédits photo (creative commons) : unbekannt270

Je respire profondément. Je dois aller faire cours. Il me faut faire le vide parmi mes pensées confuses. Je donne des cours aux enfants, et je ne veux pas qu’ils ressentent mon malaise.

L’Institut Français, puisque c’est là que je donne cours, jouxte le consulat de France. Des fleurs ont déjà été déposées devant l’entrée.

En entrant dans le bâtiment, je tombe rapidement sur le directeur : l’Institut n’accueillera pas de public aujourd’hui. Je me charge d’appeler les parents pour qu’ils ne se déplacent pas. Et puis, je rentre chez moi.

Comme pour les attentats de janvier dernier, je me sens à la fois très loin et très proche de mon pays. Je passe rapidement sur Facebook pour voir si mes amis parisiens vont bien (enfin, si on peut dire « aller bien », étant donné leur état de choc). Je ne m’attarde pas sur les réseaux sociaux : je ne suis pas prête à me plonger dans les réflexions de chacun, les partages d’articles et d’avis.

Je sais que je vais devoir le faire, et je vais m’y préparer. Je suis professeur de français : tous mes cours commencent par un point « Quoi de neuf ? » où on parle d’actualité. Celle de mes élèves, mais aussi celle des journaux. Je sais que mes apprenants voudront mon ressenti, mon avis, mon analyse. Je sais que pour eux, je suis un peu de la France, des français.

J’ai conscience que ça va être dur de gérer l’émotion pour moi, parce que c’est dans ce genre de moments que je me sens expatriée, hors de mon pays, comme exilée. Et qu’en plus, je suis déjà assaillie par mes troubles personnels.

Cependant, je me rends bien compte que ce que j’ai à gérer n’est rien comparé à ce que vont vivre tous les parents, tous les enseignants, tous les éducateurs de France qui vont devoir parler, rassurer, gérer les peurs, les interrogations, les jugements des enfants et des adolescents qui grandissent dans ce monde inquiétant.

Et bien sûr, je ne peux imaginer ce que vivent actuellement les proches des victimes. Je pense tellement fort à eux.

Et puis, je sais aussi que ce cauchemar effroyable sur lequel la France vient de se réveiller est un séisme, et que demain, après-demain, les jours d’après, nous allons vivre les répliques de ce qui vient de se produire. Comme beaucoup de monde sans doute, j’ai peur. Peur de l’avenir, peur des répercussions…

Je n’ai pas de solution à proposer, non. Pourtant, j’essaie de garder en tête qu’il ne faut pas se laisser dominer par la peur.

En attaquant des lieux de divertissement, un vendredi soir, les terroristes ont attaqué l’insouciance, la joie de vivre… Les terroristes veulent la terreur et aiment la mort. On prend rarement les bonnes décisions quand on est tétanisé par l’effroi. Je crois que nous allons devoir essayer de continuer d’aimer la vie et de la vivre pleinement.

Je lisais sur Instagram : « Il va falloir beaucoup d’amour… » Et c’est la pensée qui me guide aujourd’hui. Il va falloir beaucoup d’amour pour ne pas tomber dans les jugements hâtifs et les réactions dangereuses.

Les jours qui viennent, je vais tenter de prendre du temps pour moi, de me protéger aussi longtemps que mes émotions engloutiront mon entendement. Je vais être en deuil, celui que je partage avec ma famille, et celui que je partage avec mes compatriotes. Je vais tenter de faire ce deuil, aussi.

Et puis, après, quand je me sentirai assez forte, j’essayerai de continuer à faire ma part, pour que la vie gagne.

Commentaires

8   Commentaires Laisser un commentaire ?

MlleMora

Oui, la vie gagnera, tu as raison. Ces heures sont sombres pour nous, et pour nos enfants. Voilà, on est au 21ème siècle, et on arrive toujours pas à vivre en paix. Et toujours, ce sont les civils, citoyens du monde, qui trinquent.

le 17/11/2015 à 11h39 | Répondre

Dja

Je comprends exactement ce sentiment. En janvier dernier, j’avais appris la nouvelle en arrivant dans mon bureau, quand un de mes collègues avec qui je partageais un cours m’a envoyé un e-mail pour me dire qu’il nous fallait préparer un cours sur les événements. Les événements, je n’en savais rien encore. J’avais ouvert les onglets des journaux, les réseaux sociaux, et j’ai découvert… Ça setait passé à peine 4h auparavant, et il me fallait prendre assez de recul pour trouver les mots, me rassurer et expliquer à mes étudiants. J’ai cherché des articles factuels, qui n’étaient pas écrits à chaud et j’ai été envahi des images que j aurais préféré ne pas voir… Mes classes ont été compréhensives, et nous en avons parlé plus longuement le vendredi. Mes petits débutants (adultes néanmoins) ont tenu à faire une minute de silence et plusieurs m’ont profondément émue. J’étais seule française, dans mon pays lointain mais mes étudiants m’ont permise de me sentir entourée. Et nous avons tenu. Ensemble, on a discuté. Puis, nous avons continué le cours que j’avais préparé, ça nous a ramené à la réalité et fait du bien. Avec mes intermédiaires (b1) et mes avances (b2/c1), j’ai orienté mes sujets sur la liberté, la tolérance, les chansons engagés, la liberté d’expression, ou encore la religion. Mes étudiants avaient beaucoup à dire, et souhaite tous entendre ce que l française, la France avait à dire, ce qu’elle pensait.

Cette fois-ci, je suis en France. Je m’occupe dans une association qui accueille des migrants, souvent musulmans. La nouvelle a été un choc mais j’ai eu plus de temps pour me retourner, faire mon deuil, et me préparer. Aujourd’hui, j’étais prête à parler, à écouter ce qu’ils avaient à dire, à dessiner ou à mimer. Ils ont été bénéfiques, pour moi, pour eux. Oui, des fous ont attaqué la vie, la France, la fête et la liberté. Mais nous ne devons pas tout mettre dans le même panier ( et mes apprenants ont été rassuré de savoir que la madame du français ne les prenait pas pour des terroristes), et continuer à vivre. En clamant ce qu’on aime, ce qu’on veut. Vivre.
Cette fois, Je suis en France, entourée de ma famille. Mais j’essaye de ne pas passer ma vie à écouter la radio, lire les articles ou les réseaux sociaux ou regarder les infos. Je prends des nouvelles de mes amis, je vis. C’est la seule chose que je peux faire. Vivre. Et continuer à rire.

le 17/11/2015 à 13h29 | Répondre

Claire Gezillig

<3
Merci de ton message, on a des vécus similaires… (Je ne m'étends pas mais je vais mieux que samedi)
Pour le moment, j'ai bien géré les deux cours que j'ai eus. Une activité récupérée sur le site des Zexperts FLE m'a bien aidée et a bien fonctionné. Il ne s'agit pas directement d'abordé les attentats de vendredi mais de parler du terrorisme et de connaitre le vocabulaire. Voici le lien si ça t'intéresse : https://leszexpertsfle.com/ressources-fle/conversation-fle-terrorisme/

le 17/11/2015 à 13h59 | Répondre

Dja

J’ai déjà repéré l’activité, et on a déjà commencé à l’aborder. J’ai des très petits groupes (3/4 Max), et un des adultes était absent ce matin. Il avait apparement peur du jugement (c’est très nouveau sa participation à ce cours, il appréhende beaucoup). Ils avaient principalement besoin de vocabulaire, comprendre ce qu’il se passe à la télévision, pouvoir rassurer les enfants. Et aborder des sujets comme la guerre ou le terrorisme (sans parler directement des attentats), c’est une bonne manière de les faire participer. Ils ont néanmoins besoin de s’investir et de rendre concret les événements. Leur donner des clés pour comprendre, pour arrêter de culpabiliser aussi.

le 17/11/2015 à 14h12 | Répondre

Pauline

🙁
Toutes mes condoléances pour le grand père de ton mari.
Nous ne sommes parisiens.
Couches tôt vendredi à cause de la fatigue du mariage la semaine d’avant nous avons appris samedi matin. Et après un peu de réflexion, nous avons décidé pareil : continuer à vivre. De la vie, de l’art et de l’amour.

le 17/11/2015 à 16h29 | Répondre

Mme Pétillante

J’ai appris la nouvelle vendredi à minuit. Premier réflexe comme tout le monde : j’ai écrit à tous mes amis Parisiens pour savoir s’ils allaient bien. Heureusement, ils sont tous sains et saufs.
J’avoue que depuis hier, je zappe lâchement les infos car ça m’attriste trop et j’ai les larmes aux yeux tout le temps en regardant les photos des personnes qui sont mortes à Paris.
Et puis au même moment il y a aussi eu l’attentat à Beyrouth, et au Pakisatan hier où 132 enfants ont été tués. Et puis dimanche une fillette de 7 ans a été utilisée comme bombe humaine par Boko Haram au Nigeria. Mais dans quel monde vit-on ?!
Ça fait beaucoup en peu de jours. L’humanité fait face à un fléau terrible et j’espère vivement qu’on réussira à l’éradiquer.
Je continue à vivre mais j’ai le cœur lourd.

le 17/11/2015 à 20h08 | Répondre

Mme Pétillante

Et bien évidemment toutes mes condoléances Mme Gezillig ! Je n’ai jamais eu à faire face à la perte d’une proche, je ne peux qu’imaginer ta peine.

le 17/11/2015 à 20h33 | Répondre

Mme Pétillante

Sinon au temps pour moi pour le Pakistan et Boko Haram, ca date respectivement de 2014 et de février dernier. Facebook m’a inondé d’actualités « similaires » et j’ai même pas fait gaffe aux dates tellement dégoûtée par ce que j’ai lu.

Bref, comme tu dis, il faut continuer à faire sa part comme on peut….

le 17/11/2015 à 22h22 | Répondre

SI TU SOUHAITES RÉAGIR C'EST PAR ICI !

As-tu lu notre Charte des commentaires avant de publier le tien ?