Bien dans son corps, bien dans sa tête, bien chez soi !

Le jour de la fusillade au journal Charlie Hebdo…


Publié le 9 janvier 2015 par Lutine Chlorophylle

Cette journée avait bien commencé. Après avoir peiné pour la reprise les deux jours précédents, j’avais bien travaillé cette matinée-là. Il était 13h, on venait de terminer de manger… Je suis allée faire un tour sur les groupes facebook dont je fais partie…

« Vous avez vu ce qu’il se passe chez Charlie Hebdo ?! »

Et en commentaire, ces mots qui se succèdent : « horrible », « fusillade », « il y a au moins 10 morts ».

Je file trouver l’information sur internet… Je reste bouche bée, j’ai la gorge serrée.

Charlie Hebdo, ma mère l’achetait souvent. Je lisais les BD, j’étais choquée des dessins très crus, et j’y revenais la semaine suivante. Je ne l’ai plus lu depuis que je n’habite plus chez mes parents, mais il fait partie de ma culture.

Je suis complètement choquée par cette nouvelle. Mais ce qui me choque le plus, finalement, ce ne sont pas les morts. Ce n’est pas de repenser aux dessins que je regardais presque chaque semaine, en me disant qu’on ne pourra plus en voir de nouveaux. Non. Ce qui me choque le plus, c’est le symbole. On a tiré sur la liberté d’expression, sur la liberté de la presse.

recueillement bougie fleur

Crédits photo (creative commons) : Martinak15

Je vois fleurir les commentaires racistes de tous côtés. Et les « ils l’avaient bien cherchés ! ». Ça me rend malade ! Il n’y a rien de tel dans mes contacts, heureusement. (Ça aurait été l’occasion d’un petit ménage… Mais non, pas cette fois. Tant mieux.)

Je me demande comment on peut se réjouir d’un tel symbole. Oh, je sais qu’on pouvait reprocher beaucoup de choses à Charlie, et je peux parfaitement le comprendre. Je n’étais pas toujours à l’aise non plus, bien que sans doute pas pour les mêmes raisons que ceux qui déclarent que « c’est bien fait ». Mais ce n’est pas le sujet ce jour-là.

J’essaye d’imaginer si on aurait pu éviter ça. Les armes ne sont pas en vente libre, mais une personne qui veut faire mal parviendra toujours à se procurer de quoi le faire. Alors j’imagine les contrôles, les fouilles à chaque coin de rue, pour tout le monde, chaque jour de l’année, chaque heure de la nuit ou du jour. Et je me dis qu’on aurait peut-être pu l’éviter ainsi (et encore, c’est loin d’être sûr !), mais que ce n’était pas souhaitable. Car il vaut mieux vivre libre chaque jour, que dans la peur de l’éventualité d’un drame, même si ce drame finit effectivement par survenir. Sous nos latitudes, c’est si rare qu’on ne peut pas vivre en fonction de ça.

Et puis dans l’absolu, n’importe qui peut prendre un couteau de cuisine et décider d’aller poignarder son voisin. Mais généralement, les gens ne font pas ce genre de choses. Les gens, quelles que soient leurs opinions, ne tuent pas d’autres gens. Les rares à faire cela ne sont qu’une goutte d’eau dans un océan de gens qui ne feraient jamais rien de tel.

Le journalisme et le militantisme sont risqués, dans de nombreux pays. Parfois, il n’est même pas nécessaire de vouloir faire entendre une cause pour être arrêté, humilié, torturé, emprisonné, exécuté : il suffit d’avoir pensé. Parfois, il suffit de n’avoir même pas pensé. Mais d’avoir été là, simplement. Du mauvais côté du mur.

Ce sont des choses que l’on n’oublie pas non plus. Et justement, si tant de personnes sont bouleversées ce jour-là, et manifestent leur soutient, c’est aussi dans l’idée que l’on puisse toujours continuer à informer de toutes ces causes. Librement.

Je n’arrive pas à me remettre au travail. Je commence, et puis aussitôt je retourne suivre les discussions et les informations. Des rassemblements s’organisent partout dans les grandes villes de France.

J’y vais. Pour les douze victimes, mais aussi et surtout pour la liberté d’expression. C’est important pour moi d’être là. Je fais partie de l’océan de gens qui veulent qu’on ait le droit d’avoir une opinion, et de la dire. Sans craindre de se faire tirer dessus.

En chemin pour la place des Terreaux, je croise des gens, les bras chargés des sacs des premiers soldes. J’ai envie de leur dire qu’ils devraient se diriger dans l’autre sens, le rassemblement est de l’autre côté. J’ai l’œil humide d’imaginer d’improbables scénarios, autant que de me dire qu’il est finalement beau que tout tourne encore. Je ne comprends pas comment on peut avoir le cœur aux soldes, mais en même temps, nous ne devons pas nous paralyser face à un tel acte. La vie continue. Elle continuera toujours, quoi qu’il arrive.

17h40, la place est déjà bien remplie. Des lumignons sont allumés le long des fenêtres et des balcons de l’hôtel de ville.

Il y a des cigarettes de tous les côtés, c’est ce qui fait que j’ai d’ordinaire tendance à éviter les rassemblements. Mais tant pis pour aujourd’hui.

Et la place continue de se remplir. Il y aura finalement du monde jusque dans les rues adjacentes.

Le maire de Lyon fait un discours, suivi du président du club de la presse. Les gens scandent « Charlie, Charlie ! », « Liberté ! »…

Voilà. C’était le 7 janvier 2015, et on jouait des coudes pour dire qu’on aimait notre liberté.

Commentaires

5   Commentaires Laisser un commentaire ?

Mademoiselle Fleur

Je pense qu’il n’y a pas grand chose de plus à dire. J’ai été comme toi sonnée et choquée (je le suis toujours) et j’ai beaucoup de mal à me concentrer depuis.

le 09/01/2015 à 09h26 | Répondre

Madame Nounours

Ce drame est un choc pour beaucoup de monde et c’est vrai que c’est bizarre pour se concentrer au boulot après ce qui c’est passé. J’ai pu lire sur les réseaux sociaux des propos de personnes qui se sont réjouis de ce drame (pas dans mes contacts personnels mais sur la page du journal Charlie Hebdo en particulier) et je trouve que c’est abjecte de se réjouir pour le meurtre de plusieurs personnes qui ont juste montrer leur point de vue au nom de la liberté d’expression (certes pas forcément de manière toujours subtile mais ça c’est une autre histoire). Comment réagirais ces personnes si leurs proches avaient été parmis les victimes?, bref je mets ça plus sur la bêtise humaine (et encore je reste polie). D’ailleurs, j’ai été choquée de voir via l’une de mes contacts qui est wedding planner qu’un autre professionnel du mariage puisse se permettre de faire l’apologie à la haine et à la violence sur sa page professionnelle. Merci pour cet article

le 09/01/2015 à 09h50 | Répondre

Choupichette

J’ai du mal à commenter quoi que ce soir concernant ce drame depuis que c’est arrivé…mais tes mots m’ont touchés alors je tiens a en laisser quelques un moi aussi.
Les dessins de cet hebdomadaire m’ont parfois choqués mais n’était-ce pas le but au fond ? que cela choque et fasse réagir les gens ?
Malgrè ces désaccord je me sens touchée par ce drame, comme si c’était un bande de potes que je perdais alors que (j’avoue mon inculture) je ne connaissais même pas leur nom…
Je suis attristée et énervée à la fois. J’ai envie d’aller à la marche de dimanche place de la Republique mais en même temps j’ai peur.

Je suis désolée pour ce commentaire quelque peu naïf mais je suis un peu sous le choc…

le 09/01/2015 à 12h58 | Répondre

Marylin (voir son site)

Oui, je suis comme toi, choquée, complètement amorphe…
J’ai recensé quelques-unes des images qui m’ont émues et/ou fait sourire, si ça te tente : http://belleblonde.net/je-suis-charlie/
++ et bon courage

le 09/01/2015 à 15h37 | Répondre

Dja

Ton article m’a touché. Ton article me parle.

Je vis au Canada, la fusillade, j’en ai entendu parler quand je suis arrivée au bureau. Un de mes collègue venait de m’envoyer un courriel pour dire qu’on devrait en parler, qu’il me faut trouver des articles. Je suis professeur dans une université, mes étudiants ont la vingtaine. Et moi j’étais choquée. Il m’a appris ce drame à 10h, et à partir de ce moment-là, j’ai ouvert facebook, et j’ai vu. J’ai eu peur, j’étais indignée et en colère.
Charlie Hebdo, je l’ai lu quelque fois quand j’étais chez mes grand-parents. C’était un symbole. Je n’étais pas tout le temps d’accord avec leurs couvertures, mais c’était leur droit de s’exprimer. Leurs couvertures étaient faites pour réagir, leurs dessins étaient provocants, satiriques. Ils faisaient partie de la culture française.
Se moquer des politiciens, de la religion et de toutes les choses du monde, c’est français. Aussi poussé en tout cas.

Et mercredi, tout a été chamboulé. J’imaginais pas que notre liberté, ce droit fondamental tellement important, surtout dans un pays comme le nôtre, puisse être remise en cause.

J’étais choquée, touchée, amorphe. Je ne savais pas quoi faire. Dans mon bout de pays anglophone, j’étais seule face à cette invasion d’informations. Et il fallait que j’épluche des articles, que je regarde des vidéos, que je me renseigne sur les dessins pour pouvoir en parler 4h après à mes étudiantes en français et politique. Mon corps, ma tête ne comprenaient pas. Et puis, même après mon cours, j’ai continué à lire…
Des dessins ornent ma porte et le couloir du département de français. Des collègues affichent dessins, « je suis charlie » et articles. Et des minutes de silence sont effectuées jusque dans nos cours.

Je ne peux pas rester insensible. Je suis choquée. Par cet attentat, par la suite des événements mais aussi par la réaction de certaines personnes. Des enfants se sont fait passés à tabac dans le collège où je travaillais parce qu’ils ont osé dire « je suis Charlie ». Des messages honteux prônant que ces actes étaient justifiés apparaissent sur les réseaux sociaux. Et même dans un moment comme ça, d’autres préférent dire qu’ils ne sont pas Charlie.
On est tous des Charlie. On a tous le droit de s’exprimer, par n’importe quel moyen que ce soit l’écriture, le dessin, la chanson, l’art ou la parole sans avoir peur pour sa vie. Pour cela, nous sommes tous unis.

Je suis pour la liberté d’expression, mais contre les amalgames et les conclusions hâtives. J’avais jamais pensé qu’un jour je doive le proclamer haut et fort mais je le fais aujourd’hui.
Depuis mercredi, je suis Charlie. Depuis mercredi, plus que tout, je suis la France.

le 09/01/2015 à 16h01 | Répondre

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