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Le livre qui sommeille en moi


Publié le 17 février 2020 par Madame Givrée

Le livre qui sommeille en moi serait un livre-témoignage, un peu comme ceux qui sortent en ce moment et font grand bruit dans la presse et dans les médias, mais le mien ne serait ni un événement, ni une grande révélation. Je l’ai commencé il y a 13 ans. J’en ai écrit 172 pages, mais je suis bloquée à un moment clé de mon histoire. Il raconterait les violences sexuelles vues de l’intérieur, il expliquerait comme on peut être victime de violences sans que ça ait l’air d’être de la violence, il parlerait de manipulation, d’emprise, de chantage qui ne dit pas son nom, d’isolement.

Crédits photos (creative commons): jackmac34

Ou bien ce serait un livre pour ados. Peut-être un manuel à l’usage des plus jeunes, dont le titre serait « parfois, je me pose des questions », et qui parlerait du même sujet, mais en prenant la forme d’un questions / réponses. Je pourrais même l’auto-publier puis le diffuser autour de moi, ce qui est important, c’est le message, pas la visibilité. S’il peut aider ne serait-ce qu’un.e enfant à comprendre ce qui lui arrive, il aura fait son office.

Ou alors, ça serait de ces « livres dont je suis le héros ». Il commencerait par une situation banale de la vie quotidienne, et guiderait le lecteur ou la lectrice pas à pas. Selon les choix, le héros du livre deviendrait tour à tour victime de son entourage, ou acteur de sa vie, tomberait dans la dépression, ou trouverait de l’aide, vivrait dans le silence, ou vivrait dans la vérité. Mais c’est difficile à mettre en place sans avoir l’air de dire qu’une voie est mieux que l’autre, alors que la vraie seule voie qui est bonne à prendre est celle qui te convient.

Ou alors, ça serait un roman largement inspiré de ce message que je veux faire passer. Peut-être qu’au lieu de raconter mon enfance et cette fichue manipulation, il pourrait prendre pour point de départ une femme qui part à la recherche des recoins oubliés de son histoire pour essayer de trouver la clé de sa fertilité perdue. On la suivrait dans ses histoires et épreuves, au fil des traitements, en thérapie, on la verrait frapper à toutes les portes et se confronter à des souvenirs insoupçonnés pour atteindre de nouveaux niveaux de compréhension. Ahem. Toute ressemblance avec une personne existant serait purement fortuite, évidemment. Le problème avec cette histoire-là, c’est que je n’arrive pas encore à imaginer la fin. Est-ce que l’héroïne réussit à avoir un enfant, ou pas ? Et si elle ne réussit pas, est-ce qu’elle le vit bien ? Est-ce qu’elle est heureuse ? Est-ce que je suis en train de rater la finalité de cette trame narrative si je me contente de raisonner en termes de « va-t-elle réussir à avoir un enfant ou non ? »

Crédits photos (creative commons): GregMontani

En fait, je n’en sais rien, peut-être qu’il n’y a pas de livre à l’intérieur de moi. Peut-être qu’il n’y a qu’une envie irrépressible de parler de traumatismes, d’hypersensibilité, de manipulation, des violences sexuelles sur jeunes enfants qui peuvent ressembler à tout, sauf à de la violence pour lesdits enfants, et comme il faut des années pour comprendre que cette personne de ta famille ne « t’aimait pas d’une façon qui te faisait de la peine » mais te violait, tout simplement. Parce que quand tu es tout.e petit.e et que tu ne sais pas ce qu’il se passe, et qu’on te dit que ce n’est pas normal que tu en souffres parce qu’il n’y a rien de plus normal que ce qu’il se passe, tu peux passer de longues années à penser que c’est toi le problème.

Peut-être que j’ai juste envie de dire qu’un.e enfant qui semble bien ajustée socialement, souriante, sportive, en réussite scolaire, qui semble timide mais sans plus, peut aussi être une victime potentielle. Qu’il faut savoir écouter les silences autant que les paroles, et qu’il faut savoir croire et écouter l’enfant quand l’occasion se présente, parce que si on ne l’écoute pas, si on ne le croit pas, il faudra des années pour que l’enfant ose à nouveau envisager d’en parler.

Tant de choses ont été dites sur le sujet, j’ai l’impression qu’une publication de plus ne ferait aucune différence. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à ce livre que j’ai lu par hasard, adolescente, et qui m’a ouvert les yeux sur la question. Peut-être suis-je la seule à avoir eu une révélation en lisant ce livre, mais s’il n’a aidé que moi, c’est déjà une belle réussite. Peut-être que j’ai envie de changer la donne pour un.e enfant, au moins une fois.

Et toi, il y a un livre qui sommeille en toi ?


Commentaires

5   Commentaires Laisser un commentaire ?

Erica Tcharb

Même s’il y a eu beaucoup de publications sur ce sujet, je suis sûre que ton point de vue serait utile, et ton témoignage forcément unique. Tu as des choses à dire, et elles méritent d’être « consignées » quelque part… Ton article m’a bouleversée.

le 17/02/2020 à 09h00 |

Madame Fleur

Comme le commentaire précédent, ton article m’a beaucoup touché.
Ton histoire est importante et elle aidera nécessairement au moins une personne.

le 17/02/2020 à 10h46 |

Rosa Evril

Témoignage très émouvant, je t’encourage également à mettre des mots pour partager ton histoire…

le 17/02/2020 à 15h35 |

Charlene

Tu peux même en écrire un sous chaque forme, nous sommes tous très touchés par ton histoire, et tu as un réel talent pour écrire.

le 17/02/2020 à 20h10 |

Virg

Rien que ton article remue en moi quelques mauvais souvenirs.
Tu le fais, ou pas, ce sera ton choix et tu devras l’assumer. Je peux juste te dire que c’est grâce à de multiples lectures de livres témoignages ado que j’ai su identifier la mauvaise pente de la drogue par exemple et m’en éloigner rapidement. C’est aussi grâce à ce type de livre que j’ai tout de suite su mettre les mots sur ce qui m’est arrivée et à ne pas culpabiliser : je suis la victime, il est le prédateur. C’est grâce à ce type de livre que je sais que mon père est un pervers narcissique et que j’ai appris à m’en protéger. Etc. Etc. Etc. C’est parce qu’on en parle en y mettant les bons mots que les non-dits, tabous etc. Deviennent accessibles à la compréhension de la raison et donc « combattables ».
Donc si ta question est de savoir si ce livre aurait une utilité, je réponds 100 fois oui.
Dernièrement, une amie me demandait mon avis sur comment apprendre à sa fille la sexualité et ses écueils. Une BD éducative est une bonne base mais rien de vaut le livre qui témoigne car il transmet aussi l’ambiance, les interrogations… ça transmet ce que les 5 sens ont perçu, et c’est inestimable pour savoir le reconnaître.
Je suis désolée que tu aies été une victime, et j’espère que tu as fait ton deuil de cette culpabilité et cette salissure.

le 18/02/2020 à 13h39 |

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