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Pourquoi il faut arrêter d’utiliser ces images quand on parle de violences sexuelles


Publié le 15 février 2017 par Madame Givrée

Cher monde virtuel, je crois qu’il faut qu’on parle.

J’ai bien souvent utilisé tes outils de recherche. Très souvent, j’ai utilisé les photos qui me tombaient sous la main, celles qui me permettaient de garder ne serait-ce qu’un peu d’anonymat sur la toile, celles qui annonçaient le ton et permettaient d’illustrer, avant même que tu lises, mes propos.

Quand tu cherches « victime de viol » sur Internet, tu tombes sur des photos de femmes, souvent dans le noir, souvent avec le visage caché.

Crédits photo (creative commons): Unsplash

Cette photo, par exemple, est une des premières que j’ai trouvées en faisant une recherche dans l’outil de Creative Commons.

Credit photo (creative commons): Counselling

Ces dernières années, j’ai vu une réelle évolution dans la façon d’aborder la question des violences sexuelles dans les médias, particulièrement dans le monde anglophone. Mais il y a une réelle différence entre les mots employés, et la sensibilité appliquée aux termes employés et au ton utilisé, et les photos qui illustrent les articles qui foisonnent sur la toile.

Le stock d’images « victimes de viol » est presque universel sur la toile. Recroquevillée sur elle-même, la victime est allongée sur le lit, assise sur le sol, de dos, dans une pièce sombre, ou en noir et blanc. Elle ne te regarde jamais directement. Soit tu ne vois pas ses yeux, soit elle a le dos tourné, ou encore, elle regarde par la fenêtre, par des stores, la lumière venant de dehors nous fait deviner les courbes de son corps, les blessures sont cachées mais suggérées, le contraste entre la luminosité extérieure et l’obscurité intérieure suggérant une douleur, une honte, un désespoir qu’on ne peut qu’imaginer.

Crédits photo (creative commons): Wikimedia

Depuis quelques années, je me suis intéressée – de force, je dois bien avouer – à la question, et je me rends compte que tout le monde utilise les mêmes photos.

Ne te détrompe pas, je suis la première à utiliser ces images. Mais à chaque fois, j’en éprouve de la gêne. Je trouve que ces photos réduisent les victimes de violences sexuelles à un stéréotype: ce sont toujours des femmes, cachées, honteuses, perturbées, dans l’ombre. Ces photos, quoique bien intentionnées, me paraissent renforcer les mythes qui entourent les victimes de viols. Elles sont tourmentées, égarées, incapables de s’exprimer.

Elles n’ont pas de visage : ces femmes pourraient être n’importe qui. Mais le résultat de ces photos sans visages, c’est qu’elles deviennent un moyen de communiquer la douleur. La victime ne ressemble pas à une personne de ton entourage, elle n’est pas réelle, elle n’a pas de traits distinctifs ou uniques. Elle est une idée, un concept abstrait, ce n’est ni toi, ni moi, ni la voisine, ni la personne que j’ai croisée dans le train ce matin. Le viol, c’est quelque chose qui n’arrive qu’aux femmes blanches, blondes, aux longs cheveux, minces, jolies. Ces photos ignorent le reste de la population.

Et si ces images renforçaient l’idée que « ça n’arrive qu’aux autres »?

Je ne nie pas le traumatisme énorme que représente une agression sexuelle. Souviens-toi, comme beaucoup, je parle en connaissance de cause. Et bien des fois, intérieurement, je me suis sentie comme ces modèles sur les photos que j’ai postées ci-dessus. Recroquevillée sur moi-même, isolée, réduite au silence. Mais l’énormité de la douleur ne me fera pas oublier que je ne suis pas une petite chose fragile, que je ne suis pas inconstante, instable, coupée du monde. Je ne suis pas l’ombre de moi-même, et si je l’ai été, c’était pour mieux rebondir. Et comment j’aurais pu rebondir si on m’avait servi à longueur d’article cette image à laquelle je voulais à tout prix échapper?

Je ne suis pas une « demoiselle en détresse ». Je n’ai pas besoin de protection ou de pitié. J’aimerais qu’on regarde la réalité des violences sexuelles en face, dans toute sa laideur et dans toute sa réalité. Et peut être qu’éventuellement, on pourrait faire ça… une image à la fois.

Et toi, as-tu déjà été gênée par ces images? A ton avis, comment remédier à ce problème?

Commentaires

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Ars Maëlle (voir son site)

Effet Dunning Kroeger oblige, je sors de la lecture d’un article sur la perpétuation de la culture du viol par les représentations dans la pop culture…

Merci beaucoup pour cet article, je n’ai jamais été victime moi-même mais j’en connais beaucoup, et je ne m’étais pas posé cette question.
Sans aller plus loin sur le type d’images qu’on pourrait mettre à la place (une vraie question qui, finalement, se pose pour beaucoup de souffrances – que montrer pour une IMG tardive qui ne réduirait pas l’intensité des émotions et la complexité de la situation ? (je ne compare pas les expériences, loin de moi l’idée, c’est plus pour pointer ce côté un peu limité des images stocks)), j’aimerais plutôt insister sur l’importance des « micros » combats comme celui-là. Notre vision de la société se construit sur tout un tas de représentations, visuelles, verbales… et si une image ne change pas grand chose, l’accumulation participe à entretenir des inégalités, des clichés, des raccourcis….

Tout ça pour dire qu’à ceux qui auraient envie de répondre « luttons d’abord contre les agressions sexuelles, on verra après vos chipoteries de Getty image et Creative Commons », il faut rappeler que c’est aussi en bougeant à la marge les représentations qu’on impulse le changement (ici comme tu le dis : représentation erronée du viol « canonique », possibilité pour les victimes de se reconnaitre ou non, et de s’appuyer sur l’imagerie pour se reconstruire/dénoncer/ne pas être dépossédées de leur destin).

Donc merci encore pour m’avoir ouvert les yeux sur ce point, ça me fait un point de vigilance de plus
[Et pour moi, faire attention à donner des exemples/images qui veillent à éviter le racisme, le sexisme, l’âgisme, la discrimination sur l’apparence, l’orientation sexuelle…, qui respectent le vécu des gens sans infantilisation ou paternalisme… ce n’est ni niais, ni « politiquement correct » au sens négatif, ni une contrainte exaspérante. C’est participer à construire une représentation inclusive et respectueuse qui, je l’espère, fera que nos descendants n’auront même plus à y réfléchir car ce sera devenu naturel]
(désolée pour le pavé et le hacking partiel du sujet)

le 15/02/2017 à 09h12 | Répondre

MlleMora

Honnêtement, je n’ai jamais été gênée par ces images, parce que je n’y ai jamais réfléchi… Je suis pourtant bien sensibilisée au sujet.
Je me demande donc comment le représenter différemment. Peut-être en montrant un agresseur pour une fois. Il n’y a pas de viol sans victime mais il n’y en a pas sans agresseur (je reste sur du masculin pour agresseur même si cela peut-être une femme bien sûr).
Mais qui s’intéresse à la question du viol ? A qui s’adressent ces images ?
A priori aux femmes, puisqu’elles sont plus souvent victimes de viol que les hommes. Ce sont elles qui vont chercher à avoir des renseignements sur comment vivre en ayant été violée, ou comment aider une proche à qui cela est arrivé.
On sensibilise les femmes, mais pas les hommes, trop peu les hommes.
Je n’ai pas de solution, juste un peu plus de questions.

le 15/02/2017 à 14h00 | Répondre

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