Bien dans son corps, bien dans sa tête, bien chez soi !

De notre humanité…


Publié le 7 septembre 2015 par Claire Gezillig

Il y a quelques jours, l’Europe s’est réveillée avec une image.

L’image d’un enfant. Un petit garçon avec un short bleu et un t-shirt rouge, sur une plage. La description pourrait faire penser à celle de beaucoup de clichés de nos vacances. Mais non, ce petit au bord de la mer, il a la tête dans le sable parce que la vie l’a quitté.

Image choquante, image parlante. Tant qu’elle a fait la Une autour du monde, et que ça a été comme un électrochoc. « L’humanité échouée », disait le hashtag en turc.

L’une des premières questions que je me suis posées quand j’ai vu les réactions provoquées par cette image a été : pourquoi avons-nous besoin d’une photo pour nous réveiller ? Ça fait des mois et des mois qu’on entend parler des gens qui meurent en Méditerranée, par milliers, mais ce n’est que maintenant qu’on se dit tous : « Ah, mais ce sont des hommes, des femmes, des enfants… »

Admettons que la distance (tous ces pays où on ne peut plus vivre décemment, ça paraît tellement loin de chez nous), le nombre (il s’agit bien de milliers, ou même de millions de personnes, alors à force de compter, on gomme la singularité de chacun), la durée (depuis quand en entend-on parler ?) fassent que dans tout ça, on en vienne à oublier qu’on parle d’êtres humains.

Bon, voilà, ça y est, on se rappelle…

Humanité

Crédits photo (creative commons) : geralt

La contingence de la naissance

Oui, nous aussi, on peut avoir un petit garçon au short bleu et au t-shirt rouge.

Sauf que notre petit garçon, sur la plage, il est debout, les petites vagues du bord le fascinent, il crie, court et rigole pour leur échapper.

Moi, je n’ai pas d’enfant pour le moment.

Mais je suis sûre que sur une de ces coques de noix chavirées quelque part, au milieu de cette mer synonyme pour nous de vacances idylliques, il y avait une jeune femme de 27 ans. Qui peut-être me ressemblait un peu. Peut-être qu’elle aussi, elle avait un amoureux formidable, des envies de vivre plein la tête, une vocation pour profession, des amis et de la famille aimants…

Sauf qu’elle, elle n’avait pas un pays où elle pouvait vivre en paix, où on la respectait, où elle pouvait monter des projets et se construire un avenir. Elle n’avait que la peur, et l’impression que sa vie ne valait rien.

Entre elle et moi, il n’y a pas beaucoup de différences. Entre Aylan, le petit garçon de la photo, et celui que j’aurai peut-être un jour, non plus.

Sauf le lieu de notre naissance.

J’ai la chance d’être venue au monde dans un pays où on peut vivre sans crainte de mourir à n’importe quel moment… Un pays où on peut faire des plans d’avenir, avec l’espoir que ça marche… Un pays où, s’il m’arrive quelque chose, on prend (plutôt) bien soin de moi… Un pays où mes catastrophes quotidiennes se résument à un train qui ne circule pas et me fait arriver en retard au boulot… Et puis, comme je ne vis pas dans le pays où je suis née, je dois ajouter : un pays qui me permet d’aller habiter ailleurs facilement, sans questions, et en gardant un certain nombre de droits acquis.

La différence entre mon double inventé, perdu dans la Méditerranée, et moi, c’est que moi, je suis née en Europe et qu’elle, elle a senti un jour que la seule issue possible à sa vie, c’était de tenter d’y aller.

C’est injuste…

Je n’ai rien fait pour mériter d’être ici, et elle, au fond des eaux. Ou dans un pays en guerre, ou crevant de faim (dans un pays à l’autre bout de la planète… ou plus proche que je ne le crois).

On va me dire : « Il y a trop de misère et de drames pour qu’on puisse résoudre tout ça. » Et autres : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ! »

Peut-être, mais…

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Déclaration universelle des droits de l’homme.

Cette déclaration, je veux y croire. Je veux participer à rendre ça possible, le plus possible.

Il y a peu, je suis tombée sur un article à propos de Pierre Rabhi, qui évoquait une légende amérindienne :

« Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu !

Et le colibri lui répondit : Je le sais, mais je fais ma part. »

Comment faire sa part ?

Face à l’injustice que je ressens, parce que nous ne sommes pas tous nés du bon côté de la vie, je me demande ce que je peux faire…

Dans les faits, comment peut-on prendre part à la réduction de cette injustice ? Que faire, quelles sont les possibilités, les limites ?

D’abord, je voudrais rappeler que Michel Rocard, quand il a dit : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, » a ensuite ajouté : « mais elle doit prendre sa part. »

Oui, faire un peu, c’est toujours mieux que ne rien faire du tout. Ça n’éteindra sans doute pas le feu, mais peut-être que ça incitera les animaux plus forts à rejoindre les colibris.

Oh, bien sûr, on peut penser que nous ne sommes pas responsables et qu’on ne peut pas faire grand-chose…

Après tout, je peux me dire que les politiques migratoires, celles qui concernent les réfugiés, ou même les politiques d’aide internationale, ce n’est pas moi qui les fais. Non, c’est vrai…

Je n’ai pas décidé de ne pas porter secours à ceux qui périssent en tentant de venir.

(Et Dieu sait que ça me choque, cette idée, que ça me met en colère, que ça me fait monter les larmes aux yeux ! Comment peut-on penser qu’en laissant des gens mourir, le flot sera moins grand ? Comment peut-on ignorer que si ces personnes payent des fortunes à des passeurs majoritairement crapuleux, c’est parce que leur vie n’a déjà plus le même poids, et que la mort, elle, est une connaissance trop connue…)

Je ne suis pas directement responsable de ça.

Mais l’Europe est une démocratie. Une petite voix toute seule, c’est un peu comme le colibri qui cherche à éteindre le feu. Mais dix mille, cinquante mille, des millions de colibris qui crient ensemble sur la durée, ça doit pouvoir faire une petite différence, non ?

On n’éteindra pas tous les feux du monde. Il y aura toujours de la misère, de la pauvreté et des morts injustes. Mais on peut essayer de faire sa part. Et toutes les terres, potentiellement fertiles, gagnées sur les flammes, seront une promesse que la vie peut avancer un peu plus, et que l’humanité va dans le bon sens…

Toi aussi, tu veux témoigner ? C’est par ici !

Commentaires

13   Commentaires Laisser un commentaire ?

stella

Merci petit colibri pour ce bel article.

le 07/09/2015 à 08h41 | Répondre

Mangue

Merci pour cet article !

Et merci pour la citation complète de Michel Rocard dont souvent nous oublions la dernière partie, pourtant la plus importante !
J’aime beaucoup l’histoire du colibri, je la réutiliserai !
Alors que les hommes, les femmes et les enfants qui fuient leurs pays affluent en Europe et ailleurs dans le monde depuis des années, il faut une photo d’enfant à la Une pour que les consciences se réveillent… c’est affolant, réveillons nous de nous réveiller !

A ceux qui pensent que la France et l’Europe ne peuvent pas accueillir tout le monde, que devraient dire le Liban, la Turquie et bon nombre de pays voisins qui accueillent des millions de réfugiés depuis des mois (1.4 million au Liban). Sur 60 millions de personnes déplacées dans le monde, seul 2 millions sont des demandeurs d’asile en Europe, les autres sont souvent déplacés ou réfugiés dans leur propre pays ou dans des pays voisins. Aucun pays européen n’est dans le top 10 mondial des pays d’accueil et pourtant les médias et les politiques en font un sujet brulant et trop souvent clivant !
La France a enregistré 62800 demandes d’asile en 2014, loin derriere les Etats-Unis (88400) ou d’autres pays d’Europe comme l’Allemagne par exemple (202 700 demandeurs), la Suede (81200) ou l’Italie (64600). Et si on rapporte ce chiffre a la proportion de la population de chaque État membre de l’UE, les taux les plus élevés de demandeurs ont été enregistrés en Suède (8,4 demandeurs d’asile pour mille habitants). La France n’arrive qu’en douzième position (1 demandeur d’asile pour mille habitant), après l’Allemagne (2,5).
La France est donc loin de “ployer” sous le poids des demandes comme on ne cesse de nous le répéter !

Et puis accueillir des familles entières, des enfants, des gens qualifiés, qui peuvent venir repeupler nos campagnes et remettre de la vie et de l’activité dans nos villages, ça pourrait plutôt être une bonne chose !

le 07/09/2015 à 09h24 | Répondre

Madame Fleur (voir son site)

Merci Claire pour ce bel article plein de sens. Et merci Mangue pour tous ces chiffres qui permettent de mieux se rendre compte et de ne pas juste faire confiance aux médias.

le 07/09/2015 à 11h54 | Répondre

nells

Je suis totalement d’accord avec ce que tu dis mais je nuance tout de même.
Les accueillir, c’est très bien, mais après? Parce que c’est bien de les accueillir, mais on ne parle pas de l’après.
Comment les loger, leur fournir un travail? Alors que nombreux français sont aux chômages et ont des logements précaires,qu’il n’y a pas de solutions pour les français, comment aider les autres?
Cela me pose questions.

le 07/09/2015 à 12h07 | Répondre

Claire Gezillig

Ce sont en effet des bonnes questions Nells, c’est légitime de se les poser.

Alors d’abord, le point 1 de cet article, c’était dire :
il y a un truc sur lequel il me parait impossible de discuter et qui ne devrait pas poser de question, c’est de savoir s’il faut les secourir ou non quand ils sont en danger de mort.
Pour moi, le nombre n’entre pas en compte, un être humain est un être humain et je ne peux pas concevoir qu’on laisse les gens mourir dans la méditerranée.

La question de savoir si et comment on doit les accueillir est secondaire. Aussi importante bien sûr mais secondaire. La première chose pour laquelle je veux crier est : on ne les laisse pas se noyer.

Mais venons-en aux autres questions pratiques : oui, bien sûr, face à la situation économique de la France et à la précarité qui prend de plus en plus de gens, on a tendance à penser que pour nous survivre, il vaut mieux se replier.
(Et je veux aussi crier pour ne pas laisser mourir des gens devant notre porte non plus, je ne trouve pas admissible non plus qu’on laisse des SDF mourir de froid, de faim chez nous).
Alors, oui, il se pose la question de savoir si oui, on peut accueillir du monde en plus, est-ce que ça va pas fragiliser notre système déjà malade ?
Les avis divergent. Je crois personnellement qu’il faut aussi prendre en compte le fait que plus de personnes, ça veut dire plus de vie et que donc, à terme, c’est bon pour l’économie. (Il y a de nombreuses recherches qui prouvent que l’immigration, surtout dans nos pays européens à taux de natalité bas, a une influence positive sur l’économie).

Bon, je relis ton commentaire et je me rends compte que tu parles aussi d’après immédiat : où les loger ? Si l’état à sans doute des propositions de possibilités (en tout cas d’urgence), on n’oublie souvent en France que l’aide peut s’organiser au niveau inférieur. Dans la ville où j’habite aux Pays-Bas, des gens se sont proposés pour prêter une chambre de leur maison, le maire a proposé d’utiliser des bâtiments municipaux dans un premier temps. J’ai aussi entendu parler de proposition d’accueillir une famille par village en France pour permettre de répartir la « charge » (même si je n’aime pas ce mot, il y a surement beaucoup de réfugiés qui pourraient apporter beaucoup à l’endroit où ils arrivent…).
Il s’agit de voir quel « part » peut on faire.
Si on estime qu’on est tous concernés et donc qu’on réfléchit ensemble, on doit pouvoir trouver des solutions n’ont pas pour résoudre tout mais pour faire le plus possible.
(Et bien sûr que ça pose aussi d’autres questions plus profondes encore, il risque de ressortir des débats de type de celui de l’identité nationale. Mais je crois que de toute façon, la remise en question et en perspective est nécessaire sur ce plan là).

Plus, il me parait très important de montrer notre engagement pour que les puissants prennent en compte le problème à la base, c’est à dire œuvrent pour que la vie soit possible là-bas, parce que les gens qui partent, s’ils avaient eu vraiment le choix (et non, au péril de leur vie), ils seraient heureux de rester chez eux.
(Et je ne parle même pas de responsabilité historique ou du fait qu’on a vendu des armes, non, juste de notre responsabilité d’humains à œuvrer pour une vie générale meilleure)

Je n’ai pas la solution pour tous les problèmes du monde, mais je veux aussi dire que si on se met à considérer les problèmes du monde comme un peu nos problèmes à chacun, on arrivera peut-être petit à petit à faire bouger un peu les choses.
C’est un peu idéaliste comme vision des choses mais je préfère faire quelque chose pour rien que ne rien faire du tout…

Et je sais qu’en écrivant sur ce sujet, je prends un risque parce que c’est un peu explosif et on va sans doute pas être toutes d’accord… Mais je crois aussi que c’est en débattant ensemble, en réfléchissant tous aux remarques et contre-arguments des autres, qu’on peut petit à petit faire avancer les choses, pour que des vraies décisions soient prises au lieu de tous faire l’autruche en attendant que ça passe…

le 07/09/2015 à 12h50 | Répondre

Banane

Ce sont de jolis mots et de belles intentions.
J’aime le ton posé de cet article.
J’avoue que j’ai plus de mal face au déchaînement de passion (et de venin) que la publication de cette photo a généré. Ca me fait penser en premier lieu que les gens sont principalement des moutons manipulés par d’autres « puissants » qui ont fait de cette image un moyen d’arriver à leurs fins (lesquelles? ça, c’est encore une autre question : faire regarder ailleurs que là où ça les dérange me paraît, du fond de mon cynisme, la meilleure réponse).
Bref, je trouve qu’il est apaisant de voir des témoignages comme le tien, Claire, parce que tu exprimes tes pensées clairement sans agressivité et que c’est la base de la communication et le début d’un débat qui mène quelque part.

le 07/09/2015 à 13h36 | Répondre

Louna

Juste un mot : merci, Claire.

le 07/09/2015 à 16h42 | Répondre

MlleMora

Encore une fois Claire tu trouves le ton juste pour parler de ce sujet si délicat.
Je suis tellement d’accord avec toi, surtout sur le fait qu’il a fallu cette image de petit garçon pour que les gens percutent enfin qu’il s’agit d’êtres humains…
Je me questionne également comme nells sur l’après accueil des réfugiés. Pas sur les moyens, parce que soyons francs, nous les avons largement, c’est juste que certains préfèrent garder un gros morceau de gâteau pour eux + des réserves au cas où… bref c’est un autre sujet. Je m’interroge plutôt sur la suite du « vivre ensemble ». Comme tu le disais dans un autre article nous sommes tous ethnocentrés, par conséquent, l’accueil de populations d’une autre culture « dérange » celui qui oublie qu’il s’agit d’êtres humains, comme lui et c’est là que ça coince malheureusement, alors que si on apprenait à être plus ouvert à la différence, sans doute que cette question d’accueil des réfugiés ne « perturberait » personne et on dirait juste « qu’est-ce qu’on attend pour les aider ? »

le 07/09/2015 à 17h37 | Répondre

Claire Gezillig

J’ai beaucoup à dire là-dessus mais là, tout de suite, c’est la course pour moi… donc j’espère revenir plus tard pour développer mais pour réflexion, je voulais partager cet entretien d’Amid Maalouf qui pose ce type de questions :
http://www.mo.be/fr/critique/amin-maalouf-la-charte-des-tres-libres

le 09/09/2015 à 08h09 | Répondre

Louise

Je trouve ton commentaire très juste MlleMora, on a du mal à accueillir la différence. S’il y avait la guerre en Espagne, ou une didactature, j’ai l’impression qu’on aurait pas peur d’accueillir des espagnols réfugiés, et qu’on contraire on se sentirait proches d’eux et qu’on leur ouvrirait nos maisons. Mais ça nous paraît plus compliqué pour des Syriens, des Africains, parce qu’on a probablement été trop influencés par une vision très négative de l’immigration depuis des années dans les médias. On a peur de l’autre, de ce qu’il pourrait nous « prendre », nous « enlever ». Et si on réfléchissait plutôt à ce qu’on pourrait leur offrir ? Autant aux réfugiés qu’à nos SDF. La misère n’a pas de nationalité, la solidarité ne devrait pas en avoir non plus.

le 12/09/2015 à 19h49 | Répondre

Mme Choupette

Merci!

le 07/09/2015 à 19h10 | Répondre

Marina

Je vous signale une très belle -et très émouvante – page du blog de Zep, le « papa » de Titeuf, qui l’a mis en scène dans un pays en guerre : http://zepworld.blog.lemonde.fr/2015/09/08/mi-petit-mi-grand/ A lire avec vos enfants, pour leur expliquer pourquoi des parents et des enfants sont prêts à mourir pour la Liberté et la Paix…
Tellement, tellement plus digne et intelligent qu’Arno Klarsfeld, qui s’étonnait sur Twitter dans ces termes « personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de partir de Turquie avec deux enfants en bas age sur une mer agitee dans un frêle esquif »…

le 09/09/2015 à 12h18 | Répondre

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