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A la une / témoignage

Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?

La question revient à chaque scandale qu’on appelle pudiquement « affaire de mœurs ». Faut-il séparer l’artiste de son œuvre ? Peut-on en toute conscience aller voir J’accuse de Polanski, en sachant ce qu’il a avoué avoir fait ? Est-il possible de profiter d’un film de Woody Allen ou produit par Harvey Weinstein et d’échapper aux polémiques actuelles, parce que l’oeuvre dépasse la personne qui l’a produite, et que des accusations, des soupçons, ou des aveux, ne sont pas suffisants pour boycotter l’œuvre ? Après tout, Le Pianiste n’est-il pas un chef-d’oeuvre, indépendamment des personnes qui ont participé à sa création ?

Crédits photos (creative commons) : Arthur_Robert-Bogard

C’est une question compliquée à laquelle il n’y a peut-être pas une seule réponse tranchée. Cela n’engage que moi, mais l’envie d’effacer les prédateurs sexuels de la vie publique est compréhensible. Ces hommes construisent leur fortune en exploitant l’image et le corps des autres, mais nous sommes parties prenantes également quand nous consommons leur art et les enrichissons. Les écarter de la scène publique, c’est refuser de se rendre complice, répondre à l’indignation publique, refuser de nourrir un modèle patriarcal de perpétuation de la violence par renforcement positif des prédateurs, et en niant le vécu des victimes.

Parce que c’est ça qui se joue pour beaucoup de victimes quand on entend affirmer que l’académie des Césars n’a pas vocation à parler de moralité, ou que l’oeuvre et l’artiste sont deux choses différentes qu’il convient de séparer : on se sent mises de côté, ignorées, notre vécu nié. C’est difficile d’avoir le sentiment d’être prise au sérieux quand le reste du monde te renvoie l’idée que l’art produit par la personne qui a violé un enfant est plus importante que l’enfant lui-même. Tout comme il est difficile de se sentir entendue quand les accusations font surface, mais qu’on ne s’y arrête pas. Et quand je parle de s’y arrêter, je ne veux pas parler de ces commentaires sans fin qu’on nous sert sur certaines chaînes d’informations en continu, généralement par des gens qui sont tout, sauf concernés par la question. J’ai lu une fois dans un journal britannique que Woody Allen a l’air d’être fait de Teflon : rien de ce qui apparaît à la surface ne semble pouvoir accrocher.

Je ne comprends pas comment on peut profiter d’un film de Woody Allen en sachant ce qu’on sait sur lui, mais j’admets aussi que c’est facile à dire, vu que je n’ai jamais été une grande fan de ses films de toute façon.

Crédits photos (creative commons) : TerryPapoulias

J’ai tout de même du mal à voir comment on peut séparer l’artiste de son contexte, et donc de ce qu’il est. Est-ce qu’on pourrait parler de Shakespeare sans évoquer le contexte Elisabéthain ? Est-ce qu’on pourrait apprécier un livre de Toni Morrison, Harper Lee, ou de Harriet Beecher Stowe savoir qui étaient ces femmes et ce qu’elles représentaient ? Est-ce qu’une œuvre peut exister pour et en elle-même, même quand le contexte prend la forme de violences perpétrées sur l’autre ? La réflexion n’est pas seulement pratique, elle est philosophique et dépasse le cadre de ce billet.

Je n’ai pas envie de donner mon argent à des Woody Allen, Roman Polanski, Chris Brown, Kevin Spacey, et j’en passe. Je n’ai pas envie de leur donner mon temps ou mon attention. J’ai vu Le Pianiste une fois, et c’est un film extraordinaire, mais en tant que victime trop de fois accusée, rejetée, mise de côté, je ne veux pas envie revoir un film fait par un homme qui a avoué avoir violé un enfant.

Cela dit, je reconnais que la réponse à ma question d’origine est difficile à apporter : John Lennon était une brute, il avait affirmé avoir eu un son fils à cause d’un « accident de whisky », il maltraitait émotionnellement et physiquement sa première femme. Et pourtant, j’écoute toujours avec plaisir certaines de ses chansons. Je sais que l’auteur n’incarnait pas les idéaux qu’il chantait, mais cela ne m’empêche pas de l’écouter.

Crédits photos (creative commons) : jplenio

J’avais été fascinée par le film Nosferatu quand j’étais collégienne. Mais il m’est impossible de revoir ce film où Klaus Kinski joue un monstre en sachant que l’acteur avait été accusé de viols par ses filles.

J’ai vu le documentaire Leaving Neverland quand il est passé à la télé et j’ai pensé qu’il était bien fait, pas du tout sensationnaliste, et les deux victimes (présumées) de Michael Jackson m’ont paru crédible, lucides et très courageuses. Cela fait longtemps que je n’écoute plus rien de Michael Jackson, mais l’autre jour j’ai entendu Beat It dans la voiture et je connais encore les paroles par cœur, je l’ai écoutée avec plaisir, mais d’un autre côté il est impossible pour moi de l’entendre sans être hantée par les accusations des deux hommes qui ont témoigné dans le documentaire.

On dit souvent qu’une seule accusation, même sans fondement, peut ruiner la carrière d’un homme mais les accusations de viols n’ont jamais empêché à Michael Jackson de réussir, Hollywood est pleine d’hommes accusés qui restent en position de pouvoir, Chris Brown a l’air de plutôt bien se porter, le film de Polanski est nominé aux Césars… Les exemples ne manquent pas.

D’une certaine façon, je refuse de prendre part à ce jeu. Tout comme je refuse de m’apitoyer sur le sort des hommes accusés (et pas à tort!) mis aux bans de la société, qui ne produiront plus jamais d’œuvres d’art, alors que personne ne parle des carrières de femmes et d’hommes, d’enfants, qui ont été brisées par les violences sexuelles. Peut-être que la séparation homme / artiste ne peut se faire que si on ne sait pas, ou si on fait semblant de ne pas savoir.

Pour moi, rejeter leur travail, c’est affirmer que je crois leurs victimes. Que je les soutiens, que leurs histoires ont de la valeur, plus que le talent de ceux qui les ont agressées, plus que le plaisir esthétique ou intellectuel de profiter d’un film ou d’une œuvre pour quelques heures. C’est affirmer que leur vie a plus de valeur que la puissance ou le génie d’un homme. Ça n’a pas de prix.

A propos de l’auteur

Madame Givrée, 30 ans, mariée en décembre 2012 à Sir Givré, une maison en bois, deux chats, anglophile, et pleine de projets.

11 Commentaires

  • Madame Colombe
    26 février 2020 at 11 h 43 min

    Merci pour cet article. Je suis bien consciente que ce n’est pas évident de répondre à cette question, mais votre chronique est très intéressante.
    Pour ma part, j’ai boycotté le dernier film de Polanski malgré mon intérêt pour l’Histoire.
    Lorsque l’artiste a « payé » sa dette à la société
    ( c’est le cas de Bertrand Cantat), la question se pose autrement. Alors bien sûr, on peut remettre en cause le verdict, et le fait que Marie Trintignant ne reviendra jamais, laissant derrière elle ses enfants éplorés, mais au moins, il y a eu un jugement. Quelle que soit l’interprétation qu’on en fait.
    Je trouve proprement scandaleux que Polanski produise ses films en France, touche de l’argent et fuit la justice de son pays. Impossible pour ses victimes d’être reconnues et d’avancer sur la voie de la résilience.

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  • Virg
    26 février 2020 at 13 h 18 min

    J’adhère aux propos, je n’écoute pas jackson, et ne donne pas d’argent à ce genre de type. Je refuse.
    Ma question est cependant la suivante : où places-tu la barre ? Tu le dis, bien que connaissant la vie de Lennon, tu l’écoutes avec plaisir. Je pense qu’on est tous touché par ce qui nous concerne à titre individuel et du coup on met la barre selon son propre ressenti.
    À mon sens, artiste ou pas, un personnage public se doit d’être exemplaire, le politique en premier. Et Frédéric Mittérand, on en parle ? C’est toute la société qui décide de la suite. Comment un maire accusé et condamné pour harcèlement sexuel peut-il être réélu ? Non mais non seulement cela ne devrait pas être légalement possible mais y’a des gens pour voter pour un mec comme ça ! Et ça se passe en France là tout de suite.
    Je ne comprends tout simplement pas et ne sépare pas l’homme de l’artiste.

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  • Viviane
    26 février 2020 at 16 h 39 min

    Le problème à mon sens est plutôt que la justice est rendue par les réseaux sociaux…. rappelant ainsi le bon vieux lynchage sans autre forme de procès. Polanski a été jugé et condamné aux Etats-Unis, il a purgé sa peine (qu’on peut trouver trop légère mais c’est un autre aspect), sa victime lui a publiquement pardonné et a supplié les féministes de ne pas iènstrumentaliser son histoire, en vain. Les autres cas n’ont pas été jugés (et souvent aucune plainte n’a été déposée). En 1970, la libération sexuelle a été considérée comme une grande avancée, et j’ai parfois l’impression qu’en 2020 on va nous expliquer que la seule sexualité acceptable est…conjugale (et encore!). Pour Woody Allen, l’enquête aux Etats Unis l’a totalement dédouané. Roman Farrow (qui est sans doute le fils de Franck Sinatra et non le sien) mène un combat personnel intra familial, sans preuve aucune. WA a épousé la fille adoptive de Mia Farrow, donc qui n’était pas sa fille à lui, par ailleurs lui et Mia Farrow n’ont jamais vécu ensemble donc il n’a jamais vécu avec Soon Yi Previn.
    Si un personnage public doit être exemplaire, il va falloir rayer Victor Hugo, Emile Zola, Flaubert, Maupassant …; a peut près tous les écrivains, peintres et musiciens ayant vécu.
    Un personnage public doit il être exemplaire ? Sommes nous, nous, personnellement, exemplaire ? Si notre vie était scrutée en permanence, déformée, calomniée, sommes nous sûres que nous en sortirions indemnes ?

    Par ailleurs, l’absence de réaction des associations féministes dans l’affaire Mila les décrédibilise totalement.

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    • Madame Givrée
      4 mars 2020 at 11 h 41 min

      C’est difficile pour moi de répondre à ton commentaire parce qu’il y a beaucoup d’éléments, et je vais sûrement en oublier.

      Polanski a fait une quarantaine de jours en prison. Puis, il a été relâché, le verdict mis en cause, et il a été à nouveau condamné… à 50 ans de prison. Qu’il n’a pas faits, puisqu’il a quitté le pays, est allé se réfugier à l’étranger pour échapper à la prison. Je ne vois sincèrement pas comment on peut dire qu’il a purgé sa peine.

      Bien sûr sa victime a demandé à ce qu’on n’en parle plus. Je la comprends totalement, vu comme il est défendu par… quoi, la moitié du monde ? Tu m’étonnes qu’elle en ait marre d’en entendre parler. S’il était en prison comme il doit l’être, on n’en parlerait pas de la sorte.

      Je ne vois pas très bien ce qui, dans mon article, a pu te faire affirmer que la seule sexualité qui semble acceptable est la sexualité conjugale ? Il me semble que tout est un peu mélangé, là.

      En ce qui concerne Woody Allen, il n’a pas été dédouané, les poursuites ont été arrêtées, ce qui n’est pas la même chose qu’être innocenté lors d’un procès. Et tu noteras que je ne le condamne pas, je dis que JE n’ai pas envie de participer à un système qui l’enrichit et le donne voix au chapitre, ce qui est facile à dire puisque de toute façon je n’aime pas vraiment ses films.

      Enfin, je n’ai pas dit que les personnages publics devaient être exemplaires, mais il me semble qu’il y a une différence entre un Alphonse de Lamartine qui a quitté femme et enfants pour sa maîtresse et un Polanski qui a commis des crimes.

      (et au passage, je ne sais pas quelles associations féministes tu suis, mais j’en ai vu beaucoup réagir sur les réseaux sociaux, rétablir la vérité et mobiliser pour la défendre).

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  • Sarah
    27 février 2020 at 8 h 59 min

    Je suis tout à fait d’accord avec le commentaire de Viviane ci-dessus. Les lynchages médiatiques et les appels à la censure, très peu pour moi. Polanski et Allen nient les accusations lancées dernièrement contre eux, et rien ne prouve qu’ils soient coupables. Attention de ne pas croire systématiquement les accusations de viol. Que chaque plainte soit étudiée et qu’il y ait enquête, oui. Qu’à partir du moment où une personne porte plainte, l’oeuvre du présumé coupable fasse l’objet d’appels au boycott, non. La présomption d’innocence existe. Si tous les réalisateurs, acteurs, peintres, sculpteurs, écrivains devaient être des gens parfaits et moraux sur tous les aspects, il ne resterait plus personne… J’ai lu Voyage au bout de la nuit, de Céline qui était un antisémite notoire, alors que je suis juive. Cela ne m’a pas empêchée d’apprécier la plume de l’écrivain.

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    • Madame Givrée
      4 mars 2020 at 11 h 49 min

      On peut accorder à Woody Allen le bénéfice du doute et la présomption d’innocence, mais Polanski a été condamné aux Etats-Unis et n’a pas purgé sa peine donc il n’y a pas de débat là dessus. Lui donner un budget, une voix, une place, une plateforme, des récompenses alors que c’est un criminel condamné et fugitif, ce n’est pas normal, et les appels au boycott qui en découlent sont compréhensibles.

      Ensuite, il faut savoir qu’à l’échelle des pays développés, les fausses accusations de viols représentent environ 1% des accusations totales. Je ne connais pas par coeur les chiffres pour la France mais je sais qu’au Royaume-Uni, seulement 3.3% des plaintes pour viol aboutissent à une condamnation.

      Je crois qu’à un moment, il faut arrêter de se voiler la face. On connait tous une ou des personnes qui ont subi des violences sexuelles, et pourtant personne ne peut nommer UN agresseur. Ce n’est pas logique, et c’est bien la preuve qu’il y a un problème. On ne peut pas systématiquement censurer toute personne accusée, mais on peut aussi éviter de les encenser et d’écraser la parole des victimes.

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  • Emma_chan
    27 février 2020 at 13 h 56 min

    Moi aussi le lynchage par réseau sociaux me fatigue. Je comprends qu à titre personnel on puisse être dégouté par tel ou tel personne et que ça rejaillisse sur notre perception de son travail . Mais de la à l ériger en morale.. Et oui la présomption d innocence j y tiens aussi…

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    • Madame Givrée
      4 mars 2020 at 11 h 50 min

      Mais il n’y a PAS de présomption d’innocence pour des violeurs condamnés. Qui sont la grande majorité, quand même !

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    • Urbanie
      8 mars 2020 at 22 h 50 min

      Dans le cas de Polanski (pour ne pas le nommer), il n’ya pas de présomption d’innocence puisqu’il a été jugé et reconnu coupable. Il a fui son pays avant que la sentence ne soit révisée (sa peine de prison ayant été un poil courte – 2 mois? – pour un type qui a avoué avoir drogué et violé une jeune fille de 13 ans).

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  • Folie douce
    3 mars 2020 at 19 h 17 min

    C’est un sujet délicat, à chacun d’y répondre comme il peut. Personnellement je considère qu’il vaut mieux séparer la personne et son œuvre pour tout ce qui lui est personnel justement, donc pas les crimes. Je ne vais pas boycotter une œuvre sous prétexte que l’artiste est infidèle, a piqué le/la conjoint(e) de son/sa meilleur(e) ami(e) ou triché sur sa déclaration d’impôts… Ca ne veut pas dire que j’approuve au contraire mais j’estime que ça ne me regarde pas car ce n’est pas criminel. Par contre s’il s’agit d’un meurtre, viol, torture, pedocriminalité ou agression alors on atteint la limite où je ne peux plus différencier l’œuvre du criminel. C’est pire à mon sens dans le cas d’un artiste vivant comme Polansky puisque le fait de lui donner de la reconnaissance artistique et de l’argent lui permet (ou lui a permis) d’attirer ses victimes. (En plus dans son cas il y a ce parallèle immonde qu’il ose faire entre lui et Dreyfus, c’est à vomir). Après toute la question est de voir comment on peut juger comme criminel ou pas. Personnellement ça me choque dans cet article que Polansky qui a fuit la justice soit mis au même plan que Woody Allen qui a été innocenté à l’issue d’un procès qui a l’air d’avoir été sérieux. Si on commence à faire ça alors on peut tomber dans la pseudo justice expéditive via réseaux sociaux et ça me paraît très grave aussi.

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  • Urbanie
    8 mars 2020 at 22 h 48 min

    Je pense que tu connais déjà mon opinion sur le sujet… je poserais plutôt la question en sens inverse: peut-on séparer la femme de la victime? Non, assurément pas. Voilà qui devrait répondre à la question.

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