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A la une / témoignage

La Suède au temps du Corona

J’ai longtemps hésité avant d’écrire cet article. Parce que je ne suis pas une experte, ni une épidémiologiste ou une économiste et encore moins une politique. Je te préviens donc tout de suite: je ne vais et ne veux pas parler du bien-fondé (ou non) de la stratégie suédoise. Je veux juste t’expliquer un peu ce qui se passe de mon côté, et comment je vis ça en temps qu’expat.

L’exception européenne

Commençons par le début, et le plus important: la Suède n’est toujours pas confinée. Alors que le Danemark continue doucement à retourner à la normale, les mesures les plus drastiques prises par le gouvernement sont de fermer les lycées et établissements supérieurs et d’interdire les rassemblements de plus de 50 personnes … En dehors de ça, rien ne modifie légalement notre façon de vivre.

Photo personnelle, prise à Malmö le 19 avril

En revanche, le gouvernement a émis des recommandations à suivre: rester chez soi aux premiers signes (même infimes) de maladie, télétravailler si possible, et éviter les contacts sociaux. Et selon moi, c’est là qu’est toute la différence. Au lieu d’imposer quoi que ce soit, les dirigeants enjoignent fortement les Suédois à suivre ces recommandations afin de ralentir la propagation du coronavirus. L’idée, c’est de faire confiance à l’individu pour prendre les mesures nécessaires, et qu’il fasse de son mieux pour ne pas contaminer les autres.

Pourquoi la Suède n’est pas confinée

Vaste question, que je me pose aussi. La première réponse est toute bête mais pèse beaucoup: ce n’est légalement pas possible. En gros, la liberté de mouvement est fondamentale, dans un pays vaste et très peu peuplé où pouvoir randonner même sur des propriétés privées est un droit basique. En l’état actuel des choses, le gouvernement peut seulement mettre en quarantaine un bout de territoire précis (une maison ou une école). Même chose pour les écoles et les crèches: le gouvernement ne peut pas empêcher l’accès à l’éducation, c’est à la charge des recteurs. Depuis le début de la crise, le Parlement travaille sur un moyen légal de contourner ces obstacles, mais rien n’a encore été acté.

C’est le seul élément de réponse véridique et précis que je peux te donner. Le reste ne serait que conjecture de ma part. Juste une précision: beaucoup parlent d’immunité de groupe, mais l’épidémiologiste d’État (dans cette vidéo notamment, en Suédois attention!) explique que même si c’est le seul moyen de venir à bout du virus, l’atteindre le plus vite possible n’est pas l’objectif principal de la Suède.

La situation du virus en Suède

Je ne vais pas te parler de chiffres, je n’y connais rien, je trouve que les différences dans la façon de compter sont trop nombreuses (et parfois ça change à une date donnée selon la façon de faire) pour pouvoir apprendre quoi que ce soit de vraiment utile. Si tu veux avoir les chiffres officiels, ils sont .

Ce que je sais, c’est que la situation (pour l’instant en tout cas)(et selon ce que j’en vois) (donc plein de pincettes pour cette affirmation) n’a pas l’air pire ou meilleure qu’ailleurs. Encore une fois, il est difficile de comparer car plein de facteurs différents sont à prendre en compte (la densité de population, pour n’en citer qu’un). Ce que je vois en revanche, c’est que le gouvernement a l’air d’avoir réagi vite pour aider son système de santé. Les employés des compagnies aériennes, cloués au sol, ont suivi une formation accélérée pour pouvoir aider les soignants dans les hôpitaux. Grâce à des aménagement exceptionnels, le nombre de lits en soins intensifs a quasiment doublé (de 526 à 1 098). À Stockholm, ville et région la plus touchée par le virus, les hôpitaux ont atteint 80% de leur capacité… Mais ne semblent pas aller plus haut.

Crédits photo: Helena Wahlman/imagebank.sweden.se

La vie courante

Bon, je te parle de tout ça, alors que j’avais dit que je ne voulais pas rentrer dans le débat sur la stratégie à adopter, mais c’est pour que tu te fasses une idée de la situation. Donc, je résume: pas de confinement, population responsabilisée, système de santé qui tient le coup malgré la hausse de travail… Du coup, de quoi ça a l’air, la Suède, aujourd’hui?

Et bien, les restaurants sont ouverts (même si le service au bar est interdit), les magasins et centres commerciaux pareil, et les parcs sont remplis de gens qui profitent du soleil (c’est tellement important, pour un suédois qui vit l’hiver sans jour, de prendre les premiers rayons de soleil!). Je vois des vieilles personnes sur des bancs publics. Au final, les signes extérieurs de la tourmente que vit le reste du monde sont minimes: des stickers sur le sol avant les caisses pour encourager à respecter la distance sociale, des dispensaires de gel hydroalcoolique partout, les cours de yoga ou les traditionnels afterworks qui se font en visio.

De mon côté, mon mari et moi sommes tous les deux en télétravail depuis plus d’un mois. Mon entreprise continue d’envoyer les colis qui nous permettent de vendre nos produits, mais moins régulièrement, et chacun se dévoue à son tour pour aller au bureau s’occuper des envois. Ma fille va cependant toujours à la crèche (et heureusement, sinon impossible pour l’un de nous de travailler à la maison avec une petite de 20 mois). Nous avons réduit nos contacts sociaux (qui, il faut se l’avouer, n’étaient déjà pas nombreux, vu notre façon de vivre plutôt casanière), et ne prenons maintenant au restaurant qu’à emporter.

Beaucoup, voire toutes les personnes que je connais et qui le peuvent, sont en télétravail. Mais les parcs et les terrasses continuent d’être blindés.

Crédits photo: Tina Axelsson/imagebank.sweden.se

Ce qui me sidère par-dessus tout (mais j’aurais dû m’en donner, étant donné la culture suédoise), c’est le stoïcisme des suédois. De mes connaissances, peu sont vraiment inquiets de la situation, mais suivent les recommandations avec plus ou moins de ferveur. Et surtout, aucun, aucun suédois avec qui j’ai parlé ne remet en question la stratégie suédoise. Quand je compare avec les groupes d’expatriés dans lesquels j’échange (et pas seulement les français!), la différence est flagrante: beaucoup ne comprennent pas et remettent en question cette façon de faire. Si je compare, les suédois ont une confiance absolue dans leur gouvernement. C’est d’ailleurs sur ça qu’ont misé les autorités: on a confiance dans la population, la population a confiance en nous. Le gouvernement paraît toujours honnête et franc à ce sujet: on compte sur vous, et on verra à la fin si c’était ce qu’il fallait.

Et moi, et moi, et moi

Du coup, je me sens vraiment le cul entre deux chaises (excuse-moi de l’expression, je ne vois pas de meilleure manière de décrire ça) . En tant que Française, je suis inquiète. Quand vais-je pouvoir revoir ma famille? Mes parents, tous les deux à risque, sont-ils en sécurité? Laisser ma fille à la crèche met-il sa santé en danger? Je m’inquiète pour ma famille, pour mes proches qui sont confinés depuis tant de temps, pour mon travail aussi. Mais en tant que suédoise d’adoption, je vis dans un endroit où tout le monde est assez détendu à ce propos. Personne ne semble céder à la panique. Il faut dire qu’il est facile de suivre les recommandations du gouvernement, surtout que les congés maladies sont pris en charge par l’État. Et même si le Premier Ministre et le roi ont tous les deux insistés sur la notion de sacrifice et de temps difficiles qui s’annoncent, tout le monde semble se préparer pour un marathon de petits inconvénients plutôt qu’un sprint de grosses difficultés.

La majorité du temps mon humeur face à tout ça est celle d’une girouette. Je commence, agacée par la désinvolture des scandinaves (pour qui, en plus, culturellement, la distance sociale n’est vraiment pas compliquée), qui continuent à vivre comme d’habitude. Puis j’y pense et je suis soulagée de ne pas vivre confinée. Ça débouche sur une phase de déni (tout va bien ici, le reste du monde est parano!). Jusqu’à ce que je vois les chiffres et je me rends compte de la gravité de la situation, moment où je bascule dans l’inquiétude, qui se transforme en agacement face à l’attitude des suédois.. et la boucle est bouclée.

Ce qui est sûr, c’est que depuis un mois, je profite et apprécie beaucoup plus les petites choses quotidiennes. Chaque sortie peut être la dernière, chaque journée de ma fille à la crèche pourrait être la dernière fois qu’elle voit ses copains… Du coup je me rends compte de la chance que j’ai de pouvoir sortir sans contrainte, de continuer à vivre ma vie sans trop de problèmes. On fait moins souvent les courses, bien sûr, et on voit moins d’amis, mais ces petites gênes me paraissent minimes par rapport à ce que vivent mes proches en France. Mais par conséquent ces moments dont je profite un maximum me font aussi sentir un peu coupable. Pourquoi, moi, je profiterai du retour du soleil? Avec toujours à l’arrière de la tête, cette peur de me mettre en danger, moi et mes proches, en profitant de ma vie non confinée.

Alors j’ai décidé il y a peu de choisir enfin sur quelle chaise mettre mes fesses. J’essaie autant que possible d’adopter la façon suédoise de voir les choses. Bon, je me sens parfois coupable et déraisonnable de sortit au parc avec ma fille, et surtout d’en parler avec mon frère, confiné dans un 45m2 avec un petit de 14 mois qui devient fou à tourner en rond. Mais comme je l’ai déjà dit plus haut, je ne sais absolument pas quelle est la bonne solution (et pour tout te dire, je ne pense pas que nos dirigeants savent non plus, tout le monde fonctionne sur des données partielles, différentes bases et valeurs, bref, personne ne sait exactement ce qu’il fait). J’ai donc décidé de m’en remettre aux experts qui s’y connaissent mieux que moi et qui font surtout de leur mieux. De leur faire confiance, donc. Comme une vraie suédoise.

Il sera temps, dans 1, 3 ou 5 ans, de tirer les conclusions. Mais je reste persuadée que la Suède a choisi une solution qui correspond à la Suède, avec ses particularités géographiques, culturelles et sociales, qui lui sont si particulière. On verra ce qu’il en restera dans les livres d’histoire.

En attendant, je te souhaite du courage et de la santé pour cette période difficile. Prends soin de toi et de tes proches.

Si tu as questions à me poser sur la position de la Suède, n’hésites pas à me demander en commentaire !

A propos de l’auteur

Expatriée en Suède depuis 5 ans, je suis une vraie geek, désorganisée (un peu), créative (beaucoup), mais surtout passionnée (de films, de livres, de jeux vidéos...) Ancienne actrice, réceptionniste, assistante, auteur, femme de ménage (et j'en passe!), maintenant maman, je touche à tout et adore te parler de mes expériences!

4 Commentaires

  • Cacy
    28 avril 2020 at 10 h 15 min

    Je me sens exactement comme toi.
    Je trouve quand même la désinvolture suédoise parfois pénible. Ca fait 12 fois que le gouvernement promet de fermer les restaurants qui n’ont pas écarter les tables mais franchement au bout d’un moment arrêtons les menaces et agissons ! Parce que les gens collés serrés sur les terrasses ca m’énerve franchement.
    Mais je suis bien contente de ne pas être confinée (vu qu’en plus pour le moment on ne connaît personne de malade).

    Sinon pour le reste, j’avoue que la rapidité avec laquelle le système de santé suédoise à évolué et à augmenté ses places à l’hôpital m’a quand même rassuré.

    Vivement la fin de cette crise !

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  • Azu
    28 avril 2020 at 17 h 16 min

    Si on compare à la France , le problème c’est qu’on a n’a pas du tout confiance en notre gouvernement (à raison, vu les bêtises qu’ils font à répétition avec cette épidémie) et de fait le gouvernement n’a pas non plus confiance en nous. En même temps, à raison aussi vu que quand ils ont annoncé la distanciation sociale, sans confinement, les gens ont fait n’importe quoi. Et il a fallu moins d’un weekend pour que le gouvernement bascule sur l’option du confinement.
    Du coup, perso je trouve cool qu’en Suède ça se passe plutôt bien. Tu as de la chance ^^

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    • Bibi
      29 avril 2020 at 13 h 21 min

      Je me rends bien compte que j’ai de la chance! Surtout que je suis dans une région de la Suède encore très peu touchée par le virus. Sur la réaction des francais par rapport aux annonces du gouvernement, comme je le dis dans l’article, je suis persuadée que le gouvernement suédois a choisi une solution qui correspond à ses cultures et à ses valeurs, qui ne marcherait pas en France, qui a d’autres cultures ou valeurs… Honnêtement, je n’aimerai pas être à la place de nos dirigeants, il y a tellement de décisions importantes à prendre avec tellement d’inconnues…

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    • Bibi
      29 avril 2020 at 13 h 23 min

      Oh que oui, vivement la fin de cette crise !! Je pense que le fait qu’elle surgisse pile au moment où le soleil est revenu est ce qui fait qu’on voit autant de suédois prendre un peu par-dessus la jambe les recommandations. Le printemps est tellement important ici… Et honnêtement, moi aussi j’ai profité du soleil.. toute seule, sur le banc du jardin de mon immeuble.

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