Bien dans son corps, bien dans sa tête, bien chez soi !

Une heure dans ma vie


Publié le 29 janvier 2020 par Madame Givrée

Avant-propos: tous les prénoms dans cet article ont été modifiés.

La fin de la récré a sonné, cette heure de cours est plus courte que les autres.

10h14, tout le monde est debout, Lina est coincée dans son manteau, Tom ne trouve plus sa trousse, Abraham pleure parce qu’il a perdu son carnet de correspondance, Mat-Théo veut écrire la date au tableau et Enzo veut être mon assistant. Killyan renifle et n’a pas de mouchoirs, Luna s’est trompée de cahier, et bien sûr tout le monde me dit ça en même temps.

Crédit photo (creative commons) : stevepb

10h24, tout le monde est installé, la date est écrite, Mat-Théo a du feutre pour tableau sur chaque doigt de la main droite, le pouce gauche, le bout du nez et le menton, Brian dit qu’il a faim, Elona me dit qu’elle aussi et même qu’hier sa maman a fait du poulet et même que c’était super bon, elle y pense parce que le monsieur au tableau a un pantalon marron alors c’est rigolo c’est la même couleur que le poulet.

Cassandra se demande où est sa leçon de la veille, et puis elle a sorti tout son tube de colle et n’arrive pas à le remettre, Matthéaux soupire parce que je lui ai dit d’arrêter de bavarder, trois élèves découpent des feuilles non identifiées, Louna a sorti son cahier de maths au lieu de celui d’anglais, et Killyan et Kévin se chamaillent autour d’un surligneur. Pendant ce temps-là, Jérémi-avec-un-i fait une construction avec un crayon, une gomme, un rapporteur et des trombones et Jérémy-avec-un-y se tient le pouce parce qu’il vient de se piquer avec le compas de son voisin. En cours d’anglais, oui, tu as bien tout suivi.

Crédit photo (creative commons) : freestocks-photos

10h27 Les rituels sont faits, la leçon de la veille est récitée, on a fait un peu d’interaction, et j’ai répondu à 4 questions : « je peux aller vider mon taille-crayon? », « pourquoi les anglais parlent à l’envers? », « je peux donner l’exercice de maths à Beverley tout de suite? » et « il est quelle heure? », la suite est enclenchée, la consigne est simple « imaginez l’uniforme scolaire de vos rêves, et rédigez sa description. Faites-le d’abord au brouillon, je vérifierai, puis vous recopierez sur une feuille blanche et ferez une illustration pour qu’on les mette au fond de la classe. »

  • Oui, il faut le faire tout seul.
  • Oui, il faut écrire.
  • Oui, il faut faire un brouillon.
  • Non, tu ne peux pas d’abord faire le dessin.
  • Oui, il faut le faire tout seul.
  • Tout seul ça veut dire sans parler à son voisin, Matthéaux !
  • Oui, il faut écrire.
  • Au crayon à papier ou au stylo, c’est comme tu veux !
  • Oui, il faut écrire. Des phrases.
  • C’est toi qui choisis ! C’est l’uniforme de tes rêves donc je ne peux pas choisir à ta place !
  • Oui, il faut faire un brouillon.
  • Oui, il faut faire des phrases
  • Matthéaux ce n’est pas le moment de jouer avec un compas !
  • Maëlys, je viens vérifier dès que j’ai fini de lire la description de Kenzo.
  • Comment ça tu as déjà fini? On vient de commencer ! Mais, tu as fait une liste! J’ai demandé quelque chose de rédigé, il faut faire des phrases !

Crédit photo (creative commons) : RobinHiggins

Je cours entre les tables. Chaque élève y va de son « madaaaaame! » plus ou moins strident, et à chaque fois, je leur rappelle que j’ai des yeux, que je les vois lever la main, et que si je ne réponds pas c’est sûrement que je suis occupée… avec leur voisin, par exemple. Certains ne s’embarrassent pas de ce rituel social et me coupent directement la parole pour poser leur question. Ceux-là prennent 5 minutes de pénalité-question.

10h37, vingt élèves ont bien avancé, Cheyenne se demande s’il faut écrire, Anna ne sait pas quel nom donner à l’école de ses rêves, Clément a bloqué sur le titre, Mathis veut savoir s’il faut faire des phrases, Juliette ne veut pas écrire si on ne lui rend pas son stylo bleu avec une licorne dessus, Antoine boude parce qu’il n’aime pas l’anglais, Naïm et Célia parlent de leurs grandes sœurs, Kiran me raconte que quand sa tata est allée en Angleterre elle n’a même pas dû mettre un uniforme d’abord. Je fais remarquer que c’est sûrement parce qu’elle n’est pas allée à l’école là-bas, mais il n’a pas l’air convaincu.

10h45, la plupart des élèves a fini le brouillon, je leur donne le feu vert pour recopier au propre. Antoine demande dans quel sens on prend la feuille, Kiran veut faire des lignes pour écrire droit, mais ne sait pas faire des traits droits, Yanis éternue sur sa feuille et m’en redemande une, Morgan pleure parce qu’il a oublié de faire son exercice de maths, Louna s’est trompée et a fait une grosse rature, Antoine n’a toujours pas trouvé le bon sens pour sa feuille, le taille-crayon de Cheyenne explose sur sa table en même temps que la « souris » de sa voisine, Jade boude parce qu’Ambre lui a piqué son idée.

Crédit photo (creative commons) : RobinHiggins

10h53, les élèves sont toujours à l’oeuvre. Luna, Enzo et Killyan ne savaient pas qu’il fallait faire des phrases. Deux autres sont bloqués à la deuxième phrase. Un élève a fait une liste, un autre l’a fait en français parce qu’il ne savait pas qu’il fallait le faire en anglais, Luna a fait son travail dans le mauvais cahier et veut arracher la feuille mais il y a de la géographie derrière alors ça l’embête.

10h56, je capitule: ceux qui n’ont pas fini, écrivez dans l’agenda: « terminer le brouillon de la description ». Les autres, relisez votre travail à la maison et vérifiez vos phrases.

J’avais prévu une compréhension orale, un peu d’interaction, un jeu de vocabulaire, mais on n’a même pas fini l’expression écrite. Alors on finit cahin-caha par un peu d’oral à la fin, histoire de ne pas avoir passé l’heure sur un exercice. Yanis veut que je l’interroge, Antoine boude parce qu’il n’aime pas l’anglais, Cheyenne ne sait pas de quoi on parle, Cassandra se demande toujours où est son cours, Perle se rend compte qu’elle a laissé deux pages vides au milieu du chapitre, trois élèves m’appellent « madaaaame! » en même temps. La sonnerie retentit, je me sens un peu comme un cerf pris dans les phares d’une voiture. Il n’y a pas à dire, l’anglais avec des 6èmes, c’est tout sauf ennuyeux.

Quand je pense que Sir Givré se demande encore parfois pourquoi je suis fatiguée le soir !


Commentaires

13   Commentaires Laisser un commentaire ?

Viviane

Au début je pensais que c’était des élèves de maternelle et à la fin des CE1 CE2. Comme quoi en 6 ème on est encore très jeune.

le 29/01/2020 à 08h00 |

Madame Givrée (voir son site)

Les 6emes sont de grands bébés ! Ils t’appellent maîtresse pendant les 3 premiers mois, confondent le « tu » et le « vous », se trompent de salle et certains pleurent au moins les 3 premières semaines. On ne s’en rend pas compte de l’extérieur mais ce sont de bons gros bébés ♥

le 29/01/2020 à 12h36 |

Jeanne

Difficile pour moi aussi d’imaginer que c’était des 6e… Les enfants de cet âge que je connais ne pleure pas en classe pour une histoire de stylo ! Mais c’est vrai qu’ils sont encore très jeune… En effet ce n’est pas de tout repos et parfois un peu décourageant j’imagine !

le 29/01/2020 à 09h02 |

Madame Givrée (voir son site)

Il pleurait parce qu’il avait perdu son carnet et pendait qu’il allait être puni. Beaucoup ne pleurent pas, mais certains n’en sont pas au même stade de développement émotionnel et la 6e est un choc pour eux. D’autres se sentent dépassés ou perdus. Ils sont encore petits, malgré les apparences.

le 29/01/2020 à 12h37 |

Rosa Evril

J’imagine que l’enchaînement des classes doit être très fatigant ! J’admire les professeurs !

le 29/01/2020 à 10h32 |

Madame Givrée (voir son site)

Ça peut l’être effectivement. 30 petites personnes, chacune avec ses besoins uniques, à longueur de journée, ce n’est pas de tout repos. Heureusement que j’adore mon boulot 😁. Merci pour ton gentil message.

le 29/01/2020 à 12h38 |

sarah

Je dois avouer que je suis un peu choquée par le comportement de ces enfants… je me souviens de ma 6ème et personne n’agissait ainsi. On rentrait en classe en file indienne en silence, et à la classe commençait toujours à l’heure. On avait une liste de matériel imposé et fourni par l’école, donc juste le minimum syndical ce qui évitait justement que les élèves soient distraits, tout ce qui n’était pas nécessaire au cours restait dans les casiers au fond de la classe.
Est ce qu’en 20 ans les jeunes ont autant perdu de leur autonomie que ça ou bien c’est le fonctionnement de l’école qui a évolué ???
En tout cas, respect, il doit en falloir du courage pour tenir une journée comme ça !

le 29/01/2020 à 12h38 |

Emma_chan

J imagine surtout qu on oublie a quel point on vivait dans l instant et l émotion à 12 ans…. 🙂

le 29/01/2020 à 18h07 |

Caroline

Ton article m’a fait mourir de rire, et ce n’est pas méchant rassure-toi, je suis prof aussi, et j’aurais pu écrire la MEME chose ! J’ai aussi cru que tu parlais de maternelles au tout début ahah: j’enseigne le francais aux enfants à partir de 3 ans, mais aussi aux ados, et finalement, ils sont parfois bien similaires ahah !

Bon courage (et vive le verre de vin en rentrant certains soirs lol!)

le 29/01/2020 à 15h46 |

Alia

Merci , j’aurais pu écrire cet article… c’est exactement ça… même si personne ne nous croit vraiment quand on le raconte!

le 29/01/2020 à 21h44 |

Mme Nuage

les 6ème de gros bébés? mon neveu est en 6ème, a une page Facebook, 2 pages insta, une chaîne YouTube et des petites copines à la pelle depuis un an…. et je ne comprends pas toujours de quoi il parle… :-O

le 30/01/2020 à 08h12 |

Madame Givrée (voir son site)

Et sûrement une capacité émotionnelle d’un enfant de 11 ans derrière tout cet attirail 😉. Ne pas confondre accessoires, actions et émotions !

le 30/01/2020 à 16h52 |

Sarah

J’ai des CM2 et ils sont exactement comme décris ! Heureusement, en primaire, on les a encore toute la journée et on peut plus facilement s’adapter qu’au collège ! Mais j’imagine mes élèves en 6ème et ça me fait peur pour eux ! ^^

le 31/01/2020 à 21h13 |

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