Bien dans son corps, bien dans sa tête, bien chez soi !

Dans la peau d’une dermatillomane


Publié le 27 janvier 2015 par Elodie

ATTENTION : cette chronique contient des éléments déclencheurs pour les dermatillomanes.

C’est le soir. Elle est fatiguée, sur les nerfs. Un mot de trop d’une collègue. Une dispute avec sa moitié. Un film déprimant. Un relou dans le métro ou le gratin qui a brûlé, peut-être. Une sensation de colère, d’énervement, d’agacement. Ou peut-être simplement l’ennui. La solitude, aussi.

C’est le soir, elle est seule avec son miroir, avec sa colère, sa pince à épiler, ses ongles, son défouloir. Des fois, elle le veut, se délecte, attend avec impatience le moment où elle pourra enfin relâcher toute sa tension et commencer.

D’autres fois, elle ne l’avait pas prévu, ça lui est tombé dessus, mais le miroir était là, si grand, si tentant, qu’elle aurait pu y plonger pour s’oublier.

Dans la peau d'une dermatillomane

Crédits photo (creative commons) : Robert Bejil

Et ça commence.

  • S’arracher les cheveux méthodiquement.
  • Faire sortir ses points noirs un à un.
  • S’épiler à la pince en allant chercher les poils incarnés.
  • Se ronger les ongles jusqu’au sang.
  • Empêcher ses croûtes de cicatriser.
  • Se gratter compulsivement, partout, tout ce qui dépasse.
  • Se nettoyer les oreilles jusqu’à en avoir mal.
  • S’arracher les petites peaux autour de l’ongle.
  • Se gratter le cuir chevelu jusqu’à perdre ses cheveux.

Une liste macabre aussi répugnante à lire qu’à faire.

Une torture à la fois, rarement plusieurs d’affilée. Dix minutes ou une heure, quelle importance ? Seule au monde, dans une bulle de souffrance qui occulte tout le reste. Plus rien n’existe dans ces moments, son univers se réduit à peau de chagrin, celle de ses doigts et de son visage, loin des ennuis, des soucis, de toute sensation hormis la souffrance.

Une pulsion qui peut aller jusqu’à la transe, l’horloge qui tourne à une vitesse folle, l’oubli de soi. Revenue de son voyage de l’autre côté du miroir, elle n’est qu’à peine soulagée de la tension qui l’habitait, hébétée du temps qui vient de s’écouler. La colère est toujours là, retournée contre elle. Peut-être était-ce le but de tout cela, retourner sa colère contre elle, ne blesser personne, ne pas faire de vagues. Quand on s’en prend à soi-même, personne ne peut vous en vouloir, pense-t-elle.

Elle enfile un pyjama pour dissimuler ses jambes en sang, fait un masque pour cacher son visage rougi. File se coucher en envoyant un bisou de loin à sa moitié, les cheveux sur les joues, en espérant que demain, on ne verra plus rien.

Elle s’endort les joues en feu, les oreilles brûlantes, en se jurant qu’on ne l’y reprendra plus. Et tient deux jours, toujours plus déprimée par son incapacité à contrôler ses pulsions, passant les nerfs de son impuissance sur sa peau. Combien de fois a-t-elle souhaité ne plus avoir de peau, pour ne plus avoir de problèmes ?

Aux gens, elle explique son acné tardive par un changement de contraception, l’arrivée de ses règles, une nouvelle crème hydratante trop riche. Prétend avoir eu une acné sévère à l’adolescence, qui lui a laissé des marques. Elle cherche en même temps des fonds de teint toujours plus couvrants. Fuit le regard de sa moitié, qui sait sans comprendre, sans mesurer la profondeur de ses cicatrices.

Comment expliquer qu’elle continue de s’arracher la peau à 25 ans sans passer pour une ado attardée ? Comment expliquer ce besoin irrépressible ? Elle commence à se douter qu’il faudra creuser plus profond qu’à fleur de peau.

Même sans miroir, son corps (ou son esprit ?) lui joue des tours, grattant inconsciemment son front alors qu’elle est en pleine réflexion, triturant ses cheveux devant la télé, sans s’en rendre compte. Elle se méfie de ses doigts, porte des pansements, tente de rester vigilante.

Un soir de trop, elle cherche ses symptômes en ligne. Elle trouve des blogs, recoupe des symptômes, fait le Skin Picking Test. Met un nom sur sa souffrance : la dermatillomanie. Apprend qu’il ne s’agit pas d’un TOC mais d’un TCI (trouble du contrôle des impulsions). Elle est soulagée de lire qu’elle n’est pas atteinte à un degré pathologique qui l’empêcherait de sortir. De lire qu’elle ne s’auto-mutile pas, malgré le sang. De lire que des solutions existent, qui vont de simples trucs physiques à un suivi psychologique. Qu’il s’agit d’une maladie, qui peut être soignée.

Elle se sent forte en lisant les témoignages d’autres dermatillomanes sévères, oublie les cicatrices sur ses joues. La dermatillomanie, symptôme d’anxiété, de stress, de troubles psychologiques, symptôme d’un traumatisme ancien ? Elle ne s’y reconnaît pas, elle, la battante, celle qui réalise ses projets, celle qui obtient ce qu’elle veut, quand elle veut. Elle saute les passages qui expliquent que les personnes qui réussissent y sont plus souvent sujettes. Oublie son enfance saumâtre, son adolescence poisseuse. Tente de se désengluer.

Elle arrête quelques jours, quelques semaines. Met du vernis sur ses ongles ne pas les ronger, ou s’en prendre à son visage, épile toutes les tentations. Met des pansements sur ses blessures. Surveille ses mains au travail. Son visage n’a plus besoin de fond de teint, ses jambes cicatrisent.

Et un soir, elle revient du boulot, irritée, fatiguée. Le miroir l’attend.

Cette chronique est dure mais la réalité des dermatillomanes aussi. Et toi, tu te reconnais dans ces symptômes ? Tu t’en es sortie ? Tu cherches toujours des solutions ? Raconte !

Toi aussi, tu veux témoigner ? C’est par ici !

Commentaires

14   Commentaires Laisser un commentaire ?

Dja

Wow. Je n’avais jamais entendu parler de cette maladie… Et pourtant, elle résonne en moi….

le 27/01/2015 à 08h10 | Répondre

cécile

Ouh … Alors j’aurai une dermatomanie légère ! Assez déstabilisant de lire et de se dire  » mais je fais ça moi … » je dis légère car je n’ai pas l’impression de me mutiler …. Mes mains sont présentables ! Avec l’âge je me contrôle beaucoup plus quant à mes cheveux ou à mes ongles ( les pieds c’est pratique on les cache 8 mois de l’année dans des chaussures fermées). Le stress a un grand rôle dans tout ça, mais parfois même après deux semaines de « contrôle de soi » c’est comme une récompense … Maintenant que le diagnostique est posé il va falloir sûrement agir !

le 27/01/2015 à 10h06 | Répondre

Chat-mille (voir son site)

Je me retrouve un peu dans ce que tu décris. Bon, je suis plus soft niveau grattage, boutons et poils incarnés, généralement je limite mon obsession à un seul endroit à la fois et même si j’y reste une heure et que je vais jusqu’au sang, ça reste discret. Pour les mains, par contre, j’avoue qu’il m’arrive régulièrement de me sentir complètement stupide car je peux à peine m’en servir tellement elles me font mal. Je sais que c’est de l’angoisse mais c’est vrai que je n’avais jamais vu ça comme une maladie. Si je ne pense pas que ça va changer grand chose pour moi (car ça ne m’handicape pas plus que ça donc je ne vais pas entamer une thérapie), merci de mettre des mots sur mes petites manies un peu effrayantes 🙂

le 27/01/2015 à 10h47 | Répondre

Mlle Moizelle

Oui, merci très sincèrement pour ce témoignage. Je ne savais pas que « ça » avait un nom. Me faire engueuler par mon chéri parce que je suis encore à torturer ma peau, guetter l’heure où il part pour courir au miroir, avoir tellement honte que l’on passe à l’improviste lorsque j’ai le visage très rouge, trouver des prétextes absurdes pour croiser les miroirs de la maison, faire un gommage « après » alors qu’il aurait été plus utile « à la place », aller chez ma psy pour tout autre chose, penser à lui en parler, mais non, trop honte… Merci de me dire que je ne suis ni seule ni folle!!!! Et courage à toutes celles qui partagent un peu de cette maladie…

le 27/01/2015 à 11h03 | Répondre

Mme Beebop

merci pour ce témoignage émouvant…

le 29/01/2015 à 09h36 | Répondre

Marly

Ce témoignage, c’est l’histoire de ma vie. D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours rongé, arraché. Petite, c’était mes ongles des mains… et des pieds. Oui, des pieds. Ma mère me disputait gentiment, en me disant que c’était sale de mettre ses pieds à la bouche. Plus tard, elle en rigolera, en disant que j’étais quand même sacrément souple. Puis l’adolescence. Très tôt. Trop tôt. L’acné qui arrive sans prévenir vers 10 ans. Et ne repartira plus. Ma jolie peau de pêche definitivement abîmée. Un bouton blanc, c’est tellement moche. Ça ne fait pas propre. Pas sain. Ça ne peut pas rester là. A la vue de tous. A ma vue surtout. Il faut être parfaite tout le temps. Et ce n’est pas simple, car comme je l’ai souvent dit : « je n’ai pas été gâtée par la nature ». Petite. Ronde, malgré les régimes infligés par des médecins dès mon plus jeune âge, puis relayés par ma mère, avec une pesée quotidienne. Boutonneuse. Alors, atteindre la perfection, tenter de devenir plus présentable, plus acceptable par la société, c’était devenu mon combat. Le combat d’une vie. Un combat perdu d’avance. Mes kilos en trop (pas si réel que ça à la base, si j’en crois les médecins, 30 ans plus tard) ont été entretenus par les rituels de privation infligés par les autres. Mes problèmes de peau l’ont été par moi. Inlassablement. Années après années. A mesure que mon image de moi était peu à peu sapée. Combien d’heures passées devant un miroir ? A scruter. A gratter. A arracher tout ce qui se présentait sous mes doigts. Sur mon visage, sur mon crane, sur mes bras, sur mes jambes et sur mes pieds. Boutons, croutes, corne. Tout y passe, depuis si longtemps. Et la satisfaction suprême sur le moment : manger les croutes. « C’est grotesque », « c’est degueu », « t’es nulle ma pauvre fille »… Voilà ce que je me suis longtemps répété. Et le temps passé à camoufler. Fonds de teint, en tous genres. Toujours plus perfectionnés. Toujours plus couteux. Pensements sur les mains. Sur les talons, quand j’ai arraché si profond que je ne peux plus poser le talon sur le sol. Tout cela était devenu ma normalité. C’était là. C’est toujours là. Mais je n’avais jamais imaginé que ça pouvait être une maladie. J’avais évalué la place que ça prenait dans mon quotidien. Et un jour, il y a quelques semaines, par curiosité une recherche sur le net. Je voulais savoir si j’étais finalement complètement folle, ou si d’autres personnes mangeaient leurs croutes. Et là, en 1/4 de seconde, je comprends. Plutôt, j’ouvre les yeux. Je réalise que ma vie c’est au fil du temps organisée autour de ma dermatillomanie. Que j’occultais une grosse partie de mon mal être. Celui auquel j’essaie pourtant d’échapper grâce à une belle philosophie de vie. Je vois enfin toute l’étendue du problème. Alors, je ne suis pas guérie, mais je sais aujourd’hui que c’est possible. Et surtout, je sais désormais que je ne suis pas dérangée, mais malade. Ça me soulage un peu de le savoir. D’avoir mis un mot.

le 20/06/2015 à 22h06 | Répondre

Annie

Le 21 juin ça fera 3 ans qu’on nous annoncé que mon fils de 16 ans a un cancer. Le mot que personne ne veut entendre. ..depuis 1 an, je me gratte les jambes dès que je peux. Une bonne nouvelle des médecins, j’arrive à me contrôler et mes jambes cicatricent. La 2e année commence mal, l’autre chimio ne marche pas. Il faut recommencer alors je stress et je gratte, j’angoisse et je gratte. Juin 2015 il n’y a plus rien à faire pour lui.je GRATTE!!! Juillet 2015 il décède. Je peux vous dire que depuis, je gratte encore plus. J’avais un tattoo à la cheville, le derrière serait à refaire? depuis juin 2013, fini les jupes courtes, shorts et maillots de bain…lumières fermées avec mon chum, trop honte. J’ai tout essayé: couper les ongles, rouler des bandages autour de mes jambes, mettre plein de pansements, crème suggéré par dermato, antihistaminiques, crème antibiotiques juste au cas ça s’ infecterait. Huile essentielle de lavande pour la cicatrisation. Je sais que c’est le stress vécu par la maladie et le décès de mon fils mais là, je sais plus comment m’en débarrasser. Je me sens lâche de ne pas être capable de retenir mes mains. Mon chum me réveille certaine nuit pour que j’arrête de me gratter donc même inconsciemment, je le fais… vos meilleures trucs svp..je braille ma vie, en plus certaines plaies me font mal ?

le 07/06/2016 à 08h44 | Répondre

Sophie (voir son site)

La bonne nouvelle: je ne suis pas folle! Tout à débuter à la mort de ma mère en 2011: elle était ma collègue, mon associée, ma colloc et surtout, mon amie…Après sa mort, il n’y avait que ma tête que je ne couvrais pas, TOUT le reste de mon corps n’était qu’une plaie sanglante. Aujourd’hui, je sais que je suis fragile et que le stress augmente mon niveau de grattage! Malheureusement, j’ai apprivoisé mon corps meurtris et j’ai moins honte de le montrer tel qu’il est!

le 11/05/2017 à 15h40 | Répondre

Saunier

J’ai 30 ans je suis un garçon. Dès lenfance chaque piqure de moustique se transformait en croûte qui mettait des mois à cicatriser puis l’adolescence à laisser place à la compulsion par nourriture et la jeunesse avec amis et succès physique à la moindre contrariété grate grate phase calme une croûte phase compliquée 5 6 croûtes et 6 mois à guérir .arracher un peu puis tout puis saigner laver desinfecter secher cremer hydrater guerir 2 3 jours et un soir juste une puis deux et toute le meilleur moment sentir la croûte s’arracher complètement et pff la contempler ça saigne on jette on nettoie et on hydrate on y touchera plu jusque quand…

le 10/07/2016 à 02h43 | Répondre

SAUNIER

Bonjour suite à mon commentaire du 10 juillet 2016.j’aimerais savoir si il y a d’autres garçons que moi touché par cette maladie. Et leurs impressions

le 15/05/2017 à 22h37 | Répondre

Sophie (voir son site)

Un problème demeure un « problème » alors une femme ou une homme, cela n’a pas de différence! Cependant, mon gars a tendance à arracher, tout comme moi, tous les bobos!

le 17/05/2017 à 09h54 | Répondre

SAUNIER

Cela me rassure Sophie car cette « manie » est plus rare chez les garçons. Quel âge as votre compagnon ? .Comment cela se manifeste il?

le 17/05/2017 à 12h26 | Répondre

Sophie (voir son site)

Mon gars, je voulais dire mon fils! Il vient d’avoir 21 ans. Nous avons tous les deux un syndrome Gilles de la Tourette et l’incendie qui a ravagé notre demeure n’a fait qu’empiré tous nos autres syndomes (apparant ou non). Un jour, mon fils a vu malgré moi toutes les « galles » enlever et aligner devant moi: « Hey, je vais la même chose! » Moi j’en ai honte mais pour lui, c’était presque normal!

le 17/05/2017 à 13h31 | Répondre

Sophie (voir son site)

Comme mentionné précédemment, c’est mon FILS qui a 21 ans.
POUR MOI, cela a débuter à la mort de mère en 2011. POUR mon fils, je viens de le découvrir! Et je ne pense pas que cela soit encore un problème pour lui sinon il ne se permettrait pas de me donner une « claque » à chaque fois que je me gratte!!!

le 17/05/2017 à 15h03 | Répondre

SI TU SOUHAITES RÉAGIR C'EST PAR ICI !

As-tu lu notre Charte des commentaires avant de publier le tien ?