Bien dans son corps, bien dans sa tête, bien chez soi !

L’amnésie traumatique


Publié le 15 mars 2017 par Ivy Billy-Rose

L’année 2009? Quelle année 2009?

De l’année 2009, je n’ai que des bribes de souvenirs. Une sensation. Une image imprimée sur ma rétine, le bourdonnement de mes oreilles, le souvenir de m’être écroulée en passant une porte, quelques indices photographiques. J’ai très peu de photos de cette année là.

Je taquine souvent mes collègues: je suis parmi les plus jeunes. En 2002? J’étais lycéenne. Le passage à l’an 2000? J’étais collégienne. Ha ha ha ! La chute du mur de Berlin? J’étais un bambin.

Le problème, c’est que 2009, c’est récent. Je devrais pouvoir me souvenir de l’année 2009. Mes indices photographiques m’aident à reconstituer le puzzle de ce que j’appelle secrètement « mon année perdue ». Une photo de voiture remorquée: je suis tombée en panne. Mes pieds dans les galets, face à la mer: nous sommes allés à la plage. Une capitale européenne, j’y ai emmené ma sœur pour son anniversaire.

Crédits photo (creative commons): gerardogomez

Je suis victime d’amnésie traumatique

L’amnésie traumatique, c’est un mécanisme d’auto-protection, pour se protéger de la terreur, d’un stress extrême, de la douleur ou de la colère (dans mon cas). Mon cerveau a disjoncté. Mes circuits émotionnels en ont pris un coup, et j’ai été incapable de transformer les événements vécus cette année là en souvenirs tangibles, racontables, en « mémoire autobiographique », comme le dit Muriel Salmona. Ma mémoire interne n’a pas stocké les informations. Ou plutôt, je ne l’ai pas laissé faire. En bref, j’ai oublié ce qui m’était insupportable.

J’ai vécu les années qui ont suivi dans un monde étrange, auquel, il faut bien l’avouer, je n’appartenais pas vraiment. Incapable de me souvenir, mais incapable d’oublier. J’alternais entre des phases où l’année 2009 était un trou béant, et les phases où l’année 2009 s’imposait à moi dans une série d’images déconnectées de ma réalité, envahissant mon cerveau et provoquant amnésies, cauchemars, crises d’angoisses, épisodes dépressifs et poussées de colère.

Cette amnésie m’a poussée aux pires extrêmes

Incapable de gérer ma colère, la moindre altercation pouvait se transformer en drame en quelques minutes. J’avais tellement peur de ma propre violence que ma seule réponse à tout conflit était la fuite. Je prenais ma voiture, et je partais, plus ou moins loin, plus ou moins longtemps. J’avais besoin à la fois d’oublier et de me trouver. J’ai été odieuse avec bien des personnes, centrée sur moi-même, et violente. Je ne savais pas faire la différence entre une situation qui nécessitait que je me mette en colère, et une situation de la vie normale. Tout était une raison pour que j’explose.

Je n’étais plus tout à fait moi, mais je n’étais pas tout à fait une autre non plus. La nuit, je me réveillais en n’étant plus très sûre d’être à l’intérieur de mon corps. Parfois, j’étais réveillée parce que j’étais clouée au matelas par la peur. D’autres fois, les souvenirs physiques me submergeaient et je me réveillais en hurlant de peur ou de colère.

Je croyais être sur la voie de la guérison, persuadée que ressentir des émotions, toute émotion, même si c’était la douleur, la peur, ou la colère, était mieux qu’être anesthésiée, ce que j’avais été pendant des années. Je croyais même avoir fait le choix conscient de ne plus penser à ces événements de l’année 2009, et j’étais fière d’y arriver. Je souffrais de troubles du sommeil très prononcés, mais je n’avais pas fait le lien entre ceux-ci et ces deux jours qui s’imposaient à moi.

C’est lors d’une consultation psy, en 2011, que les points ont commencé à se relier entre eux.

Comme souvent, c’est une question pas si banale qui a été le déclencheur: mais qu’est ce qui vous met si en colère?

Le terrain était fertile, j’avais ruminé pendant tellement longtemps. J’étais en colère parce qu’on m’avait volé une partie de ma vie. Je n’avais pas été préparée à ça. J’étais en colère parce qu’un événement qu’on m’avait décrit comme le premier pas vers la liberté, le premier jour du reste de ma vie, avait mal tourné et j’en voulais à la Terre entière. On avait pris ma vie, mon intimité, mon conscient et mon inconscient, mon vécu, mes problèmes de santé, ma relation avec mon amoureux, ma sexualité, mes peines et mes bonheurs, et on les avait exposés à la place publique, incorporés à une équation complexe visant à répondre à la question: cet homme de plus de 30 ans son aîné a-t-il vraiment abusé de son corps?

Je vivais, en exagéré, le choc d’après-démarches.

L’année 2009? J’ai réussi à recoller les morceaux. Mais je ne suis toujours pas très sûre qu’ils forment une image pertinente, une image que je peux m’approprier, mais j’ai à peu près compris ce qui m’était arrivé cette année là. Quelques années de thérapie m’ont permis de réconcilier ces différentes parties de moi qui ont appris à survivre indépendamment, mais ont bien dû vivre ensemble, pour vivre pleinement.

Et toi, tu as connu ce trou noir ? Tu connais quelqu’un qui vit ça? 

Commentaires

8   Commentaires Laisser un commentaire ?

Mademoiselle Bulle

Hé ben, je ne pensais pas qu’on pouvait occulter sa mémoire sur une période aussi longue… En même temps, puisque c’était une année particulièrement traumatisante pour toi, je peux comprendre que ton cerveau ait voulu se protéger.
J’espère que tu as pu te reconstruire depuis, sans mettre de côté ce moment qui fait partie de ton histoire, mais en l’empêchant de prendre trop de place ! C’était très courageux à toi, alors bravo !

le 16/03/2017 à 14h25 | Répondre

Ivy Billy-Rose

En fait, il me semble qu’on peut occulter beaucoup de choses pendant beaucoup plus de temps. J’ai de la « chance » au final, il ne me manque qu’une année de vie. Je me suis construite, oui, après. Je dois dire que ça n’a pas été sans peine mais comme j’avais l’impression de partir de rien, je ne pouvais que progresser. Maintenant, je vais bien.

le 04/04/2017 à 22h14 | Répondre

Littlefrog

Quel témoignage prenant ! Je te souhaite plein de courage pour continuer ta vie avec ce qui sera le mieux pour toi (occulter ou affronter ) en espérant que ta vie s’améliorera de + en + et que tu croisera des personnes positives (tu parles petit ami, j’espère actuellement que ce domaine te comble !!)

le 17/03/2017 à 14h01 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Le petit ami est maintenant mon mari, donc oui je suis comblée de ce côté là. Merci pour ton message : 🙂

le 04/04/2017 à 22h14 | Répondre

Violette Milka

Très beau témoignage et très poignant. Cela n’a pas du être facile tout les jours. Courage à toi.

le 19/03/2017 à 09h47 | Répondre

Inno

C’est ce qu’on appelle le refoulement en psychanalyse. On refoule ce dont on ne veut pas se souvenir. Ce n’est pas vraiment oublié ms enfoui et comme vous le dites, ça peut resurgir, de façon parfois détournée. C’est pour ça qu’il faut lever cet oubli et de confronter à ce vécu douloureux, pour être en paix avec. Et c’est tt ce que je vous souhaite

le 23/03/2017 à 21h02 | Répondre

Ivy Billy-Rose

Oui, mais je pense que dans mon cas, concernant cette année en particulier, je préfère le terme d’amnésie traumatique. Cela dit ce sont les mêmes mécanismes… merci pour ce message.

le 04/04/2017 à 22h16 | Répondre

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