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Quand j’ai arrêté de m’alimenter


Publié le 7 juin 2017 par Madame Givrée

J’avais 20 ans et un tas de problèmes. Des vrais, des gros, et pas seulement d’argent. Un mois jour pour jour après mon anniversaire, j’ai cru trouver la solution pour reprendre le contrôle de ma vie : j’ai arrêté de m’alimenter.

Oh, pas du jour au lendemain. Il fallait que je tienne sur le long terme alors j’ai fait ça par étapes.

Première étape: j’ai sauté le déjeuner.

C’était le repas le plus facile à sauter. J’étais étudiante mais je vivais encore chez mes parents, et ma fac était à plus d’une heure de route de chez eux : j’apportais mon repas à la fac tous les jours, ou je prévoyais de manger à la cafétéria de mon bâtiment. J’avais mon propre compte en banque et j’utilisais l’argent de ce compte pour mes déjeuners donc arrêter de m’alimenter le midi pouvait passer inaperçu.

C’est comme ça que j’ai commencé à me contenter d’un café et d’une pomme à midi, puis d’un café OU d’une pomme le midi.

Crédits photos (creative commons): TeroVesalainen

Deuxième étape: j’ai (aussi) sauté le dîner

Pour des questions pratiques, je ne rentrais pas directement chez mes parents après ma journée à l’université. Mes parents vivaient en grande campagne, les transports en commun n’y passaient pas et je n’avais pas de voiture. Je rentrais en train juste à l’heure à laquelle ma mère sortait du travail et elle venait me chercher à la gare.

J’ai commencé à servir un autre mensonge à mes parents : j’avais mangé sur la route parce que j’avais faim, et je n’avais pas besoin de remanger le soir.

C’est comme ça que j’ai commencé à (aussi) sauter le dîner, à me contenter d’une pomme, d’un yaourt, puis d’une infusion au miel, puis de rien du tout.

Troisième étape: sauter le petit-déjeuner

Après quelques semaines de ce traitement, et des kilos de perdus, j’étais devenue quasiment accro à la sensation de faim, que je ne reconnaissais même plus comme telle. J’étais aussi devenue incapable de m’alimenter normalement: le moindre repas m’occasionnait douleurs, angoisses et vomissements.

Crédits photos (creative commons): geralt

Ce n’était pas le but premier mais je me suis vite rendu compte que j’étais devenue accro à la sensation de bien être qui m’envahissait quand je montais sur la balance et qu’elle affichait -2 kilos sur les 3 derniers jours… J’étais tout aussi attachée à la sensation de contrôle que me procurait le fait de ne pas manger.

J’étais prête pour la troisième étape: arrêter de manger le matin.

Il a fallu ruser: comme je ne dormais pas beaucoup (rapport à tous ces trucs qui tournaient dans ma tête), je me suis mise à me lever de plus en plus tôt. Je prenais du pain dans le paquet et j’allais le jeter derrière la maison pour les oiseaux; je faisais un trou au couteau dans le beurre, un autre à la cuillère dans la confiture, je faisais du café et j’en avalais un grand bol, je m’assurais qu’il y avait bien des miettes sur la table et quand mes parents se levaient je leur disais que j’avais déjà mangé. Je m’étais « levée tôt pour travailler sur mes cours ».

La réaction de mes proches

Bizarrement, peu de monde s’est inquiété. Sir Givré bien sûr s’est très vite interrogé et quand il s’est rendu compte que je mangeais très peu, c’est très vite devenu un sujet d’intense inquiétude pour lui et pour ses parents.

Crédits photos (creative commons): Oldiefan

Ma famille, elle, a réagi étrangement: ils ne se sont rendu compte de rien jusqu’à la toute fin, et étaient même fiers que j’aie réussi à perdre autant de poids. Il faut dire que j’avais perdu plus de 20 kgs en six mois. Entre novembre et mai, j’étais passée de 58 kg à 37 kg pour 1m65. Au moment où je me suis mise à me réalimenter, vers la toute fin, je perdais encore environ 500 grammes par jour (non, non, je n’exagère pas. Je me souviens d’un jour où j’ai pris un chocolat chaud de plus que prévu parce que je me sentais mal, le lendemain, la balance n’affichait « que » -200 grammes et j’en ai fait tout un drame).

Mes copines, ont pris les choses en main: puisqu’elles savaient ce qui me minait et qu’elles me voyaient dépérir, elles ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour me sortir de cette situation. Et, je dois l’avouer, elle l’ont souvent fait contre mon gré. Tout y est passé: négociation, conversation profonde, rires, altercations voire grosses disputes, coups de téléphones faits pour moi…

Comment je m’en suis sortie

J’ai commencé par aller de plus en plus mal, physiquement et psychologiquement. Sur la fin, je mangeais: une pomme ou une poire par jour, et un chocolat chaud un jour sur deux, ainsi qu’un « repas » tous les trois ou quatre jours. J’avalais aussi des litres d’eau et de café noir sans-lait-ni-sucre. J’ai commencé à faire des malaises, à vomir sans arrêt alors que je n’avais rien dans le ventre, à avoir mal à la tête en permanence… Un jour, j’ai fini je ne sais trop comment aux urgences de l’hôpital près de mon université. Je crois que mes copines m’avaient pris un rendez-vous avec une association et que la personne de l’association m’avait emmenée directement aux urgences, mais je ne suis pas tout à fait sûre.

Le médecin que j’ai vu m’a longuement interrogée, et puis il m’a décrit par le menu comment j’allais mourir si je continuais: mes muscles allaient lâcher un par un, et puis mon cœur allait s’arrêter.

Crédits photos (creative commons): DarkoStojanovic

Je me souviens avoir pensé que ce n’était pas très juste, que je meure maintenant, et comme ça.

Je ne sais plus trop comment les choses se sont passées après ça mais je sais que j’ai commencé à voir une psychologue et à me réalimenter. Au début, me réalimenter voulait dire: garder dans ma bouche pendant une demi-heure un petit morceau d’aliment jusqu’à ce qu’il fonde et que je l’avale sous forme liquide.

J’ai dû réapprendre tous les gestes: croquer, mâcher, avaler des morceaux, c’est comme si mon cerveau avait oublié. J’ai arrêté de me peser: j’étais devenue accro à la perte de poids et reprendre du poids ne m’apportait rien de positif.

Les conséquences à long terme

Je ne saurai jamais si ce problème est lié à ces 8 mois pendant lesquels je me suis à peine alimentée, mais peu de temps après j’ai commencé à avoir beaucoup de problème de dents: mes dents semblaient friables, et se cassaient facilement. Dix ans après, j’ai 5 ou 6 dents cassées et plusieurs milliers d’euros de réparations, couronnes et dents sur pivots à mon actif. Encore une fois, je ne sais pas si c’est lié. Mais moi qui ai toujours eu des dents saines, j’ai du mal à croire qu’il y a aucun lien.

Deuxième conséquence qui n’en est peut-être pas une, je suis carencée en quasi-permanence. Les compléments alimentaires et traitements n’y font rien: dès que je les arrête, les carences reviennent. Des fois je me dis que mon corps n’a jamais réappris à assimiler les aliments que j’ingère, il a juste appris à en faire du gras.

Du gras, parce que la troisième conséquence, et là je suis sûre de ce que j’avance, c’est que je suis maintenant en surpoids. Je n’essaie pas non plus exactement de perdre du poids, parce que j’ai peur de retomber dans les travers d’autrefois et que je me sais fragile sur le sujet.

Je le sais parce qu’au moindre coup d’angoisse, les troubles reviennent. L’an dernier, j’ai passé un mois à n’avaler que de la soupe parce que j’étais angoissée. Quelques mois avant ça, j’ai fait une « cure » d’aliments rouges, et uniquement d’aliments rouges, parce que c’étaient les seuls qui calmaient lesdites angoisses.

Je repense souvent à cette période de ma vie. Ce qu’il m’en reste, c’est un sentiment d’horreur face à ce que j’ai été capable de faire à mon corps, mais aussi la nostalgie d’un temps où j’étais mince et où je me pensais toute-puissante. La thérapie que j’ai faite a réparé beaucoup de choses, mais j’ai le sentiment confus que je n’aurais plus jamais un rapport sain à l’alimentation. Peu importe le nom qu’on donne aux troubles de l’alimentation, il s’agit avant tout de troubles mentaux et je sais qu’un rien pourrait me faire à nouveau basculer.

Et toi, tu connais quelqu’un qui a subi des troubles du comportement alimentaire ? Tu en as subi toi-même ? Tu es inquiète pour quelqu’un que tu connais ? Viens en parler dans les commentaires !

Commentaires

14   Commentaires Laisser un commentaire ?

Banane

Je suis sidérée que ta famille n’ait rien vu. Moins de 45kg pour 1,65m c’est flagrant quand même!
Et les problèmes que tu cites me semblent aussi directement liés (les dents en particulier)
J’ai une copine qui a fait de l’anorexie pendant longtemps, les conséquences à long termes sont nombreuses.
C’est bien que tu aies réussi à t’en sortir, tu n’es pas si mal entourée heureusement.

le 07/06/2017 à 08h07 | Répondre

Madame Givrée

Je pense qu’il y a une conjonction de plusieurs facteurs, déjà, il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, et je pense qu’une grande partie de ma famille ne voulait pas voir à quel point j’allais mal parce que ça venait remettre en cause trop de choses dans leur fonctionnement ;). Ensuite, ça a été assez progressif: j’ai fait les choses par paliers, et je pense que quand tu fais ça, les gens avec qui tu vis, ceux que tu côtoient au quotidien ont plus de mal à voir à quel point tu as maigri que quelqu’un que tu vois une fois par semaine ou par mois. Sir Givré s’en est rendu compte parce qu’il a commencé à sentir mes os quand il me prenait dans ses bras, ou à observer la façon dont mes clavicules et omoplates ressortaient, mais je pense que dans un rapport quotidien, quand tu ne prends pas la personne dans tes bras, qu’elle porte des vêtements tout le temps, tu peux mettre un moment à te rendre compte que quelque chose ne va pas….

le 07/06/2017 à 10h08 | Répondre

Madame Fleur (voir son site)

Je pense comme tu le supposes qu’en effet les conséquences à long terme sont plus importantes.
Tu as eu de la chance d’être bien entourée par ton conjoint et tes amies. C’est tellement difficile de voir quelqu’un s’infliger ça et d’être impuissant pour l’aider !

le 07/06/2017 à 09h28 | Répondre

Madame Givrée

Oui, j’ai été bien entourée ! J’imagine à peine comme ça a été difficile pour mes proches de me voir vivre ça :-/. J’ai une élève qui a des troubles très similaires aux miens cette année et qui me cause beaucoup d’inquiétude et d’angoisse, je n’imaginais pas me trouver un jour face à une personne qui a de la nourriture devant elle et qui refuse de la manger, et je commence seulement à prendre conscience du sentiment d’impuissance qu’on dû avoir les gens autour de moi…

le 07/06/2017 à 10h15 | Répondre

Marie Obrigada

Pour ma part, j’ai été l’amie qui « voit » mais ne fait pas grand-chose. D. avait toujours été grande et mince et attentive à son alimentation alors quand elle a progressivement arrêté de déjeuner au RU avec nous c’était presque normal, surtout que nous avions effectivement beaucoup de boulot pendant cette année de master 2. On voyait bien qu’elle maigrissait, ces collocs voyaient qu’elle mangeait peu le matin et le soir. En soirée, elle chipotait sur tout et c’était parfois source de grosses disputes, mais elle était têtue, nous avions tous du boulot par-dessus la tête, nous savions que sa mère était malade et que ça pouvait lui couper l’appétit. Et puis globalement elle restait énergique, sympathique, bosseuse… certes elle faisait d’inquiétantes chutes de tension… Elle a fini par reconnaitre que son comportement alimentaire n’était pas normal, a été hospitalisée et a mangé à nouveau peu à peu. J’ai beaucoup culpabilisé de n’avoir pas eu la clairvoyance et la force d’aller contre elle pour l’aider, d’avoir su développer l’intimité propre aux confidences qui auraient peut-être pu la soulager. Nous ne nous sommes pas vues depuis plusieurs années mais j’espère qu’elle va bien et qu’elle ne souffre pas trop des conséquences tardives de cette année sous alimentée.
Merci pour ton témoignage.

le 07/06/2017 à 10h46 | Répondre

Madame Givrée

J’ai loupé ton commentaire, je ne sais pas comment j’ai fait ça ! Désolée. Je pense qu’être capable d’instaurer un climat de confiance propice aux confidences et aider quelqu’un dans cette situation demande un faisceau de compétences qu’on n’a pas forcément quand on est jeune, et qu’on ne développe pas tous. Tu n’as pas de culpabilité à avoir 🙂 j’imagine que le sujet est difficile à aborder. Cela dit, si tu en as l’occasion, prends de ses nouvelles, je suis sûre que ça lui fera plaisir.

le 08/06/2017 à 17h48 | Répondre

Claire (voir son site)

Merci pour ton article 🙂
Tu coup, tu as toujours un suivi psy ou tu arrives à gérer seule?
C’est pas simple les maladies mentale, surtout que ça reviens mettre en question pas mal de chose. Et surtout aussi dans ton fonctionnement familial. Vous avez fait une thérapie familiale ?
Bon après tu n’es pas obligé de répondre. En tout cas, j’espère que tout ça restera derrière toi.

le 07/06/2017 à 11h08 | Répondre

Madame Givrée

La thérapie que j’ai faite couvrait beaucoup de choses, et pas seulement les troubles alimentaires, donc j’arrive à gérer seule tant que je ne suis pas trop angoissée. Comme je le disais dans l’article, quand je suis angoissée, j’ai tendance à repartir dans mes anciens travers. Mais même dans ces cas là j’arrive à gérer seule: d’abord, je sais que ça dure quelque jours, et que ça revient à la normale donc je relativise. Et puis je suis assez ouverte sur le sujet: je suis amenée à manger avec mes collègues tous les jours, je leur ai parlé de mes difficultés passées et présentes, ils savent que si je ne me nourris pas correctement c’est une phase qui va passer. Cela dit, j’ai eu l’occasion de constater la semaine dernière qu’une collègue en particulier est très vigilante: j’ai eu une semaine difficile avec quelques mauvaises nouvelles sur le plan personnel, mon alimentation en a pâti presque immédiatement et une collègue a pris le temps de prendre de mes nouvelles tous les jours, de m’interroger sur ce que j’avais ingéré ces derniers jours et essayé de m’aiguiller vers des aliments qui passeraient mieux.
Tout ça pour dire: au quotidien, ça va. En période de crise, je relativise, et je suis bien soutenue !
Pas de thérapie familiale. Je n’ai plus de contacts avec une partie de ma famille, pour une série de raisons liées plus ou moins étroitement à cette période de ma vie. J’ai réussi à (re)construire une relation et une communication avec l’autre partie de ma famille, mais il y a un certain nombre de tabous qui n’ont jamais été brisés. J’ai longtemps espéré les briser et pouvoir réellement parler ou travailler sur la question, mais j’ai compris que cette façon de fonctionner était la raison pour laquelle certaines personnes tiennent encore debout, qu’elles ne sont pas prêtes à en parler et ne le seront peut être jamais. Du coup, on n’en reparle jamais. Et puis j’ai changé de région, je suis mariée, j’ai tendance à penser que ma famille, c’est avant tout celle que je forme avec mon mari maintenant… ça ne m’empêche pas d’aimer profondément ma mère et le reste de ma famille, mais mon quotidien est fait d’autres choses, d’autres personnes.
J’espère avoir été claire, c’est difficile de répondre clairement sans dévoiler l’identité des personnes qui n’ont pas demandé à apparaître sur ce blog, mais en disant suffisamment pour donner une image complète… Si je n’ai pas été claire ou si quelque chose est incomplet, n’hésite pas à me le faire savoir, ça ne me dérange pas d’apporter des précisions, de développer ou de reformuler :).

le 07/06/2017 à 11h27 | Répondre

Claire (voir son site)

Oh non, c’est très clair. En fait ta situation m’a fait penser à la systhemie et l’enfant symptôme qui vient dire au dehors qu’il y a un problème (ou secret) dans le fonctionnement de la famille. Et effectivement, c’est ce qui en ressort dans tes précisions. Après, on ne peux forcer les gens à rien, c’est évident. C’est super que tu sois bien soutenu. Et puis tu connais bien ton fonctionnement. Du coup je suis un peu moins inquiète pour toi 😊

le 07/06/2017 à 13h47 | Répondre

Madame Givrée

Ah oui j’étais clairement là dedans. Bien observé ;). C’est gentil de t’inquiéter 😀

le 07/06/2017 à 18h06 | Répondre

Madame Bobette (voir son site)

Merci pour ton article. C’est un « beau » témoignage qui je pense pourra en aider plus d’une.
J’ai aussi du mal à comprendre comment on ne peut rien voir mais en même temps, je crois qu’on a du mal à s’imaginer que son enfant puisse s’infliger ce genre de chose.
C’est intéressant de lire cet engrenage dans lequel tu étais. Heureusement, tu as pu très vite t’en sortir quand même.
Tes amis ont l’air d’un énorme soutien pour toi, bravo à eux.
Je pense que quand on vit des choses comme ça, on est toujours à la frontière de la rechute même si on s’en éloigne de plus en plus. J’ai un peu le même problème avec ma phobie de vomir (j’avais écrit un article il y a quelques temps).
Je te souhaite donc de t’éloigner de plus en plus de cette dangereuse frontière.

le 07/06/2017 à 14h37 | Répondre

Madame Givrée

Merci pour ton commentaire. Au delà d’aider les gens, j’espère que cet article aura permis de se rendre compte que ce genre de chose est pernicieux et peut s’inscrire sur une courte période, ça n’en est pas moins grave… Et les conséquences au long terme existent et ne sont pas à négliger.
Je me souviens de ton article. J’espère que tu es loin de la frontière, toi aussi ☺️.

le 07/06/2017 à 18h10 | Répondre

Madame Bobette (voir son site)

Je m’en éloigne de plus en plus… Dernièrement, j’ai ramassé le vomi de ma fille sans partir en vrille… Je m’étonne moi-même 😉

le 08/06/2017 à 17h28 | Répondre

Oceane

Merci pour cette article
Il décrit tellement de choses juste. Les troubles du comportement alimentaires ne sont vraiment pas évident à gérer.

le 08/06/2017 à 17h18 | Répondre

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